MRE : Marocain Résolument Enervé

Oui, je suis une MRE, même si j’ai cru comprendre qu’on nous avait affublés  entretemps d’autres initiales et je veux rester MRE, soit Marocaine Résolument Enervée.

Depuis le temps que je me sentais bien loin de tout et oubliée de tous, voilà que cet été j’ai enfin entendu parler de mon Ambassade. Des gens charmants du reste, mais dont on  n’entend jamais parler et qui, surtout, ne veulent jamais entendre parler de nous. Un passeport, une carte nationale à faire renouveler? A chacun de faire des centaines de kilomètres, dispersés que nous sommes en Allemagne du Nord pour gagner Berlin. L’accueil y est aimable, on vous prévient qu’il faut des photos biométriques faisables uniquement dans un studio « tout près de là », m’assure-t-on, en me donnant toutefois un plan du quartier… Au bout de 20 minutes de marche dans un dédale de rues par un froid sibérien, j’arrive dans un studio de photographe un peu minable où d’autres visages aussi typés que le mien me rassurent tout de suite : je ne suis pas la seule Marocaine à avoir échoué ici… et le  mot « échouer » n’est pas déplacé : nous sommes nombreux, femmes et enfants aussi, patients, attendant notre tour, résignés comme des réfugiés attendant le bateau qui va les emmener… ou comme des Marocains dans les couloirs d’une administration ! Quand toutes les démarches seront faites, on va apprendre qu’une fois les papiers enfin revenus du Maroc, il va falloir refaire le chemin (240 km aller, 240 km retour) pour tendre la main, avec le sourire si faire se peut, et récupérer le céleste document.

Pour d’autres démarches, il est prévu une fois par an (je répète : une fois l’an) une tournée consulaire à Hambourg même, mais la date reste résolument top secret, pas de courrier, pas de mailing, rien sur le site Internet, seuls quelques citoyens ayant par hasard téléphoné à Berlin apprennent, quelque peu éberlués, que le Royaume va penser à eux pendant quelques heures et se pencher sur leurs problèmes éventuels. Le téléphone arabe aidant, ils se retrouvent des centaines à faire la queue et la séance se termine régulièrement aux environs de minuit. Il m’est arrivée d’abandonner le combat et de repartir, démoralisée, pour attendre de nouveau un an !

Quelle ne fut ma surprise, un beau jour du mois de juin, de trouver plusieurs messages sur ma boîte vocale, émanant de ladite Ambassade qui, par la voix d’un charmant attaché, me faisait savoir que le Ministre chargé des intérêts des MRE serait ravi de m’accueillir ainsi que quelques autres Marocains de la République d’Allemagne pour une sorte de brain storming  à Berlin (240 km aller, 240 km retour, à mes frais) où il serait question de tous les problèmes liés à la condition d’immigré . En 37 ans d’exil, il avait fallu l’approche d’élections sur fond de révolutions arabes pour qu’on se souvienne de notre existence et de la mienne en particulier, pour bien montrer qu’on n’oubliait pas la cause des femmes ! L’invitation était pour le surlendemain, jour de semaine, autant dire infaisable.

Des semaines auparavant des circulaires en arabe, français et allemand avaient été envoyées aux Marocains immatriculés et je découvrais avec ravissement que nous allions pouvoir voter comme des citoyens à part entière, mieux encore : on allait se déplacer et ouvrir dans plusieurs villes d’Allemagne des bureaux de vote dont on nous communiquait obligeamment l’adresse avec plan à l’appui et le vote allait même se poursuivre sur 3 jours : j’étais une Marocaine comblée ! Ne pouvant voter le vendredi, premier jour qui correspondait au jour de scrutin au Maroc mais non férié ici, je me présentai samedi, fort ébranlée par le fait que les résultats au pays étaient déjà connus et vaguement consciente alors de participer ce matin-là à une opération de pub plutôt qu’à une élection. L’accueil, il faut le reconnaître, fut chaleureux : huit employés d’ambassade, périssant d’ennui. me firent la fête : j’étais la seule ! Je signai sur une longue liste demeurée vierge de signatures : les MRE étant ce jour là des Marocains Restés Endormis, d’où leurs initiales enfin méritées… Je repris le chemin de la maison en ruminant de sombres pensées sur mes compatriotes, si rapidement enclins à protester contre tout ce que leur « infligent » les nations qui les accueillent mais si absents dès lors qu’on demande leur participation citoyenne au pays. C’est dire que leur écartement des élections législatives de novembre par le biais du vote compliqué par correspondance ne les a pas vraiment chiffonnés, mis à part quelques démocrates marocains vigilants.

Pour le scrutin du 25 novembre mes appels sont restés sans réponse, Berlin faisait la sourde oreille et ce n’est que dans le courant d’octobre que le site de l’Ambassade nous a fait part de la possibilité d’inscription au registre en vue de constituer un dossier de procuration pour le vote au Maroc. Le tout assorti de moult démarches pour établir la parenté entre le MRE et la personne recevant la procuration. Temps alloué pour ces dossiers: 13 jours !

Il était clair que nous n’avions cette fois-ci pas voix (c’est bien le cas de le dire…) au chapitre !

Alors de grâce, mes chers compatriotes, n’ajoutez pas à toutes ces tracasseries et à la douleur qui est la nôtre de vivre loin du pays cette phrase si souvent entendue et lue :  « Mais vous êtes planqués là-bas en Europe, qu’est-ce que vous savez de nos réalités? ». Même si certains de nous peuvent paraître indifférents, l’amour, lui, reste intact. Vos enfants vous aiment-ils moins quand ils partent vivre ailleurs?