Lalla… la tolérance de nos aïeux
Mon enfance franco-marocaine dans les années 60 à Marrakech fut la naissance lente et douloureuse d’une rébellion. Ballotée entre les traditions solidement ancrées d’une famille bourgeoise construisant sa fortune au lendemain de l’Indépendance et la discrète modernité d’une mère française féministe avant l’heure, j’ai vécu dans une maison où deux femmes régentaient, main dans la main, notre petit monde: ma grand-mère paternelle, femme d’un Maroc immémorial et ma mère, Parisienne cosmopolite qui avait vécu son enfance dans les fastes de l’Indochine coloniale. Maroc insolite, Islam plein de douceur parfois : ces deux femmes s’aimaient!
Y-a-t-il encore au Maroc des femmes comme Lalla aujourd’hui en 2011?
Elle était née probablement avec le siècle (3am l’boun…) à Marrakech et pauvre, elle devait filer la laine pour aider à subvenir aux besoins de la famille jusqu’au jour où elle tomba sur son métier à filer: on soigna son oeil blessé comme on le faisait en ce temps-là : en le recouvrant de miel… elle le perdit, et avec lui sa « valeur » sur le marché matrimonial. Ni la blancheur de sa peau, ni ses formes plantureuses ne purent la sauver d’un mariage à la sauvette avec un farouche vieillard au teint sombre, déjà marié, venu, en burnous avec sabre, de son Tafilalet natal s’établir à Marrakech. Sept enfants dont seuls un fils et une fille survécurent, normal en ces temps-là, puis elle se retrouva veuve.
Quelle ne fut sa fierté de pouvoir marier sa fille Fatim-Zahra à 12 ans déjà, mais que dire de son chagrin ensuite quand la femme-enfant mourut de la fièvre puerpérale en donnant naissance – à 13 ans – à une petite-fille! Lalla, brisée de chagrin, acheta une chèvre, nourrit le bébé et s’en occupa avec ferveur jusqu’au jour où, respectueuse des convenances, elle accepta de confier la petite à la famille du père pour quelques jours. L’enfant n’y survécut pas et ma grand-mère éleva ainsi son unique fils dans une adoration désespérée jusqu’à un jour de 1947 où il lui amena une jeune fille encore maigrichonne des privations de la guerre, une Nsrania qu’il avait rencontrée dans la Médina alors qu’elle s’apprêtait à entrer dans une mosquée…
Le monde de ma grand-mère résista avec vigueur au vent de modernité que voulait lui insuffler la brise parisienne. Elle continuait imperturbablement à rouler son couscous et ses nouilles à la main malgré les produits tout faits qu’achetait ma mère dans l’intention louable de lui faciliter la tâche. Elle était celle que les femmes de la famille consultaient lors de leurs déboires conjugaux et je me souviens que les crottes de notre chienne noire mélangées à certaines substances étaient censées opérer des miracles sur les maris récalcitrants. Elle consolait aussi les nièces malheureuses, renvoyait une « Ghedbana » dans ses foyers, raisonnait une belle -mère furieuse, cajolait les brus malmenées.
Il fallait aussi vivre avec ses superstitions et ses terreurs. Malheur à moi quand je sifflotais: les voleurs allaient venir séance tenante nous cambrioler… et il nous était interdit de faire couler de l’eau trop chaude dans le lavabo, pour ne pas risquer d’ébouillanter « hadouk nass », les mauvais esprits, qui se seraient alors vengés de manière effroyable, assurait-elle à voix basse, sans entrer dans le détail….
Et que dire du jour où je la surpris, tenant un encensoir dans lequel elle faisait brûler des herbes pour chasser les ondes néfastes de notre maison! Elle parcourait toutes les pièces, puis le jardin…et – avisant la boîte aux lettres – elle y fit pénétrer la fumée. « »Mais pourquoi donc, Lalla? » « Ya benti, comme ça, il n’y aura que de bonnes nouvelles…! ». Magnifique démonstration d’une interprétation modernisée des traditions, que Dieu ait ton âme, Habibti!
Quand j’eus atteint la puberté, le doute s’installa dans son esprit: allait-on me laisser éternellement à l’école? N’allait-on pas enfin me trouver un mari? Rien ne pouvait la détourner de ce dessein, ni le rappel que lui faisait ma mère de la mort de sa fille à 13 ans en couches, ni de son propre destin de femme malheureuse mariée à un vieil homme qui la battait comme plâtre – elle se contentait de hocher la tête d’un air triste et de dire, encore et toujours qu’une fille nubile sans mari serait alors « visitée » par le diable chaque nuit. J’étais déjà malicieuse… alors je lui rétorquais que le Diable devait être très discret puisque je ne l’avais encore pas remarqué dans ma couche! Elle levait alors les bras au Ciel, ya mouimti, ya mouimti, bnat l’youm…
Oui, les filles d’alors résistaient déjà! Et il y avait aussi ses crises de larmes chaque fois que j’allais monter à cheval… ce sport si peu féminin, disait-elle et qui – ô humiliation suprême – risquait de mettre à mal un hymen qu’il fallait absolument préserver pour le jour du mariage!
Mais Lalla, quand je pense à toi aujourd’hui, je réalise que devant toutes mes rébellions et tous mes écarts du modèle courant de l’époque, ton intelligence de coeur et ta générosité ont toujours fait passer l’amour avant les principes rigides, la tolérance avant les diktats de la religion car, disais-tu, personne ne pouvait, en jugeant autrui, usurper la place du Tout-Puissant. Fasse qu’un peu de ta sagesse puisse éclairer certains de ceux qui nous oppressent aujourd’hui au nom d’un Islam souvent réducteur et liberticide.





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Que de tendresse…
Cela me fait penser à cet adage africain: » Un vieux qui meurt, c’est une bibliothèque qu’on ferme »! Il y a dans les enseignements de nos grand-parents un alliage de sagesse et d’infinie tendresse qui nous aide à grandir et que les adultes que nous sommes devenus ne devraient jamais oublier. Surtout par les temps troublés d’aujourd’hui!
Amen! pour la prière. La fumée de ton encensoir m’a donné une larme au cœur.. J’ai du relire. Merci pour le partage.
Rien de plus triste en effet que d’assister, médusé et sans voix, à la transformation d’une religion en idéologie pour les besoins d’une politique peu soucieuse du bien-être des citoyens. A l’époque de Lalla, la notion d »islamophobie » n’existait même pas. Le racisme suffisait, universel celui-là!
Si tu veux te rendre compte que l’islamophobie n’est ni créée par les musulmans, ni causées par ces derniers, je t’invite à visiter la branche locale du « CCIF » la plus proche de chez toi (si tu vis en France). Des femmes fuient même la France pour s’installer dans des pays « musulmans » plus tolérants en terme de voile … Pas sûr qu’au Maroc, elles trouvent tout ce qu’elles veulent (vu le refus de beaucoup de patrons d’employer des femmes voilées).
Quand à ces gens qui « changent la religion en idéologie pour la politique », je t’invite à t’instruire sur la religion d’un point de vue « scolaire » et non pas philosophique ou « culturel ». Lire le Coran ou quelques Hadiths suffira
. Tu verra que la dimension politique, financière et sociale est au coeur de l’Islam. C’est bien la vision de l’Islam, consistant en des actes d’adorations qu’on garde pour soi-même uniquement, qui est réductrice.
De même, je ne vois pas où ressort l’Islam dans ton récit, les seuls passages « spirituels » dans ton écrit sont ceux où ta grand-mère (Allah yrhemha) lance du parfum dans la maison, propose des remèdes miracles pour retrouver son mari, … choses qui sont purement culturelles et même déconseilées/interdites par l’islam (mais malheureusement tellement courantes au Maroc, dans toutes les familles).
Ahmed, je laisse à d’autres la tâche ô combien ardue d’analyser l’essence et le message de l’islam, car tel n’était pas mon propos. J’ai ressenti le besoin de faire un acte de mémoire en permettant à ma Lalla de revivre l’espace d’un récit et de lui rendre hommage pour ce climat de simplicité naïve et de tolérance dans lequel elle m’a permis de grandir, petite fille ballottée entre deux cultures et dont je ne retrouve plus aucune trace aujourd’hui. Je vous laisse aussi le soin de faire la part de la religion et des superstitions dans le récit tendre que je faisais des gri-gri et séances d’encens: on peut gâcher beaucoup de jolies choses à vouloir tout intellectualiser! Et surtout ne rien comprendre à une donnée fondamentale du Marocain: son penchant pour un chouia de sorcellerie! Allez donc chez les Chrétiens et vous verrez le nombre impressionnant de rites totalement païens qui ont subsisté et dont on croit, de manière fallacieuse, qu’ils relèvent de pratiques monothéistes.
merci malika, ces femmes nous ont laissé des souvenirs indéniables, ce que je regrette le plus c’est de ne pas avoir eu le réflexe d’enregistrer tous les dires de toutes ces grands mères
Si tendre… J’ai senti dans ces lignes beaucoup de ma propre grand-mère, humble lorraine née en ce XIXe moribond. Une vie dure, un cœur simple et vrai. Merci Malika.
Merci, je me suis plongée dans une belle « khrafa » comme celles que me racontait ma Lalla à moi
aaaah ce texte est magnifique, merci ! et j’ai repensé à mon « ima lalla », petite, fervente, vive, pleine d’humour… les yeux bleus, les habits blancs, courbée, malicieuse aimante et tellement aimée par nous. tu me manques ma ima lalla ! de Lille, je t’embrasse et te serre dans mes bras. Merci, merci encore pour ce beau témoignage !!!
bein moi ton texte que je trouve si beau m a étrangement rappelé le p&asse simple de driss chraibi. pourquoi Yaa Malika tu n ‘écrirais pas un romain.. tu en es tout à fait capable .; et il plairait beaucoup…car il relaterait les conflits -oooh combien importants – entre générations …..s iill te plait Malika … malikti…je voudrais la suite .. c est vrai ce qu ‘a dit Malak et Ahlam . cest une tres belle khrafa…. mais alors alors .. bein c est frustrant de ne pas avoir la suite .. llla suiite lllaa suuuiitee ddaaaabaa laaa suittee .. on ne te lachera pas … quand tu es contente ou triste prends une feuille et un crayon .; ya meme pas besoin de reflechiirrr yyaa Mellookkaa .hak bouusa kbiiiiraaa kad jmmelll ..
Je suis d’accord !!!
Tu m’as rappelé ma gran-mère, « moui » qui apès avoir été répudiée a pris son fils puis, elle est venue à casablanca, pour l’élever loin de la haine …C’etait une femme pleine de charme, d’une tendresse sans limite,on a ete des enfants epanouis grâce à elle, et SI nous sommes des adultes équilibrés c’est aussi grâce à elle. merci de rendre hommage à toutes ces lalla, moui, moui jadda, jaddati…pour leur amour, leur patience,et surtout pour toutes les belles histoires qui nous ont introduits dans un monde merveilleux…, mais d’où puisait’elle cette patience??
je trouve vraiment navrant que des petits enfants soient privés de leurs grand-mère ou l’inverse.
Bonsoir, merci de partager cette histoire cela m »a fait revivre les souvenirs de Moui Lala.
Il y a juste 4 jours, j’avais échangé avec un Monsieur inconnu sur la notion de lalla et sidi que j’ai partagé sur mon blog sur le lien suivant :
http://yacout.wordpress.com/2011/12/19/lalla-et-sidi/
Demande de Sidi :
Bonjour lalla. Vous serez peut-être étonnée que je vous affuble de ce surnom de “lalla” d’entrée de jeu, tout comme vous pouveez le trouver parfaitement démodé. mais dans mon esprit, c’est l’unique formule de courtoisie avec laquelle je pouvais m’adresser à vous et vous faire la demande expresse d”accepter qu’on fasse connaissance. Certes, cette expression peut paraître ringarde et dépassée. Mais personnellement, je trouve que c’est l’usage abusif qui en a été fait qui l’a rendue ainsi. en ce qui me concerne, ce terme ne peut être employé que pour désigner une grande dame dont on pressent qu’elle est parée des plus belles vertus. Dans votre cas, c’est indiscutable: vous joignez l’utile à l’agréable, pudique, simple et loin de tout dévergondage blâmable. pour toutes ces raisons, j’ose espérer recueillir vos bonnes graces et pouvoir engager un échange mutuellement enrichissant.
Reponse de Lalla :
Bonsoir sidi, (et ils disent sidi o sidek rassoul lah)
Marrakechie que je suis , cette expression de sidi demeure bien dans mes mots de tous les jours , tout monsieur qui s’acharne pour rendre service aux autres est digne de porter cette désignation : Sidi et comme ca etait dit dans un Hadith : Sayidou l 9awmi khadimouhoum et je pars bien de ce principe , alors je dis Sidi pour le boucher d’a cote, pour les conducteurs de taxi chaque matin , pour l’épicier etc.
Et à vous, je vous dis, Sidi également , diriez –vous quel service avais-je offert a cette dame ?
Je dirais, en toute sincérité, un tel message et une telle qualification de Lalla , dans un moment où je m’y attend le moins.
J’aurais pu lire votre message bien avant, mais il a fallu que je tombe sur lui aujourd’hui même et à cette heure-ci.
Je crois aux belles choses, Sidi.
Enfin, c’est un honneur que Sidi rejoint Lalla et qu’un echange constructif commence.
Yacout
très beau texte, ma mère est filalia dial rissani, alaouia men baha, mais sa mère est fassia, ton texte me rappelle lalla nefta7a, ses tajines qu’elle prenait très au sérieux même si je sentais qu’il y avait du plaisir derrière, le grenier, avec ses épices,felfla m’re9da, khli3 fait maison, olives pour tajine « mess lalla », le jour où l’on prépare le kamoune, l’ghassoul, ghriyba, le thé de ces longues après midi lascives entre femmes faites de plaintes et de grosses blagues, bechkito, t’rid, salades de citrouilles m3assla, ses remarques de comment marcher, s’assoir,porter mansouriya ou l9oftane, sa dignité, sa patience, sa sérénité, c’était ça ou peut être j’imaginais que ça l’était, de la sérénité, peut être que c’était juste une leçon de plus du « comment être », une leçon apprise par sa propre mère.
ah oui, j’allais oublier 3chicha 9dira..:))
elle me manque.
en fait, c’est imane.fouzia, pour lalla malika..:)
MALHEUREUSEMENT, CELA EXISTE TOUJOURS A NOTRE EPOQUE… FORCER LES FILLES MINEURS A SE MARIER MALGRE ELLES…
MERCI POUR LE PARTAGE…
Merci,
je suis vraiment emu.Je serai toujours ravi de vous lire.