Aït Kala : ces enfants qui ne meurent jamais…

A Aït Kala et Aït Maghlif, le décès des enfants est rarement déclaré. L’enfant mort est automatiquement remplacé par celui qui vient après. Quant aux filles mariées, elles ne se présentent pas directement devant le juge ou l’adoul. C’est l’élu qui s’improvise intermédiaire. Cause principale : l’enclavement de ces douars et l’absence de routes goudronnées ou aménagées. Récit.

La Fondation Ytto vient de revenir d’un autre périple dans ce « Maroc inutile » dont personne ne parle. Cette fois-ci, c’est vers la province d’Ouarzazate que la caravane de la Fondation s’est dirigée, plus précisément à Aït Kala et Aït Maghlif où résident pas moins de 7000 habitants«Quand on est parti voir le président du tribunal de Ouarzazate, lui-même ignorait l’existence de ces deux villages. Il a fallu qu’il se renseigne autour de lui pour qu’il prenne conscience qu’Aït Kala et Aït Maghlif faisaient partie de la province », lance d’emblée Najat Ikhich, présidente de la Fondation Ytto.

Tout d’abord, c’est pour traquer le phénomène du mariage coutumier et celui des mineurs que l’association a choisi cette destination. Mais, les caravaniers allaient découvrir d’autres phénomènes liés directement à l’enclavement de cette région. Une région abandonnée par l’Etat et par les autorités locales.

Aït Kala est une région très difficile d’accès. La route est goudronnée de Ouarzazate jusqu’à Tidili. Puis c’est le règne des pistes impraticables où même des véhicules 4X4 peinent à se frayer un chemin. Les 26 km de Tidili à Aït Kala prennent une heure. Plus d’une heure pour les douze kilomètres reliant Aït Kala à Aït Maghlif. Durant la période hivernale, ces populations restent emprisonnées pendant de longues semaines. Non seulement à Aït Kala et Aït Maghlif, mais aussi dans les douars d’Aït Hmane, Tagdourte, Tilemsine, Anemmid, Agroulaoune. La caravane a été conçue comme une action sociale complète. Durant les dix jours que les caravaniers ont passé dans la région, des ateliers de sensibilisation ont été mis en place et un cabinet médical s’est donné pour mission de détecter les besoins des populations. « Nous avons choisi de faire du porte à porte afin de mobiliser la population. En plus, nous avons partagé le quotidien de ces femmes et de ces hommes afin de tisser des rapports de confiance qui nous ont permis de faire le constat des principaux problèmes de la région », ajoute Mme Ikhich.

Et les problèmes dans la région sont nombreux. A commencer par le niveau économique et un taux de pauvreté des plus élevés du pays. « A part Aït Kala où certaines familles cultivent du safran, le reste de la région, rocheuse pour la plupart, n’offre pas d’opportunités économiques », raconte un des caravaniers. C’est à Tidili que les villageois de ces douars s’approvisionnent. En hiver, toute la région est coupée du reste du monde, d’où une absence des vivres qui fait que bon nombre de ces familles ont pour seul repas, du thé et du pain.

Au niveau de la santé, le constat est alarmant. Aït Kala ne dispose pas de dispensaire et les populations de la région sont tout simplement abandonnées entre les montagnes. « Le plus proche centre médical est celui de Tidili est à 26km d’une piste rocheuse impraticable. Celui d’Anemmide est fermé depuis plus de trois ans et celui d’Anezal est à 47km. Ce qui fait que la mortalité infantile est très élevé », déplore Mme Ikhich. Les caravaniers ont été choqués par l’histoire de cette femme qui des 27 enfants qu’elle avait enfantées, seuls 11 sont encore en vie. Le pourcentage des femmes qui meurent en couches est également très élevé. La plupart des accouchements se font à la traditionnelle.

La caravane médicale a fait état de maladies dues à la malnutrition et à l’absence d’hygiène. « La majorité des enfants de cette région souffrent de desséchements. Des cas étaient même mourants dont une petite fille qui a été transporté par la caravane et hospitalisée d’urgence à l’hôpital de Ouarzazate », raconte un des membres de la caravane médicale. Maladies sexuellement transmissibles, maladies liées à la pénibilité des travaux assumées par les femmes de la région (arthrose, rhumatisme…), allergie et asthme, la population soufre de multiples maux en absence d’un dispensaire. « L’absence totale de sensibilisation à la santé productive fait que le taux de natalité est très élevé. Le nombre d’enfants par famille varie entre 6 et 27 », lâche la même source médicale.

Le même constat est valable pour l’éducation : plus de 95% de la population est analphabète. Une visite à la seule école publique du village d’Ait Kala permet de comprendre la situation. « Tout d’abord, toutes les classes construites avec du préfabriqué sont en ruine, sans électricité, sans toits et avec de tables en morceaux. Ce qui fait que l’école est désertée durant la période hivernale. Les instituteurs désertent pour la plupart ces écoles », explique Saida, caravanière et membre de la Fondation. Résultat : ceux qui par miracle continuent leurs études jusqu’à la sixième année du primaire ont un niveau très faible. Et comme le collège est à 47 kilomètres du douar, les parents renoncent à scolariser leurs enfants au-delà de l‘école primaire. « Les enfants continuent leurs étude dans l’école coranique du village. C’est le seul enseignement disponible dans les douars de la région », déplore Saida.

Au niveau juridique, la Fondation Ytto va faire des découvertes, dignes du Maroc du Moyen-âge. Tout d’abord, les filles qui se marient ne se présentent pas personnellement devant le juge. C’est l’élu ou le représentant des autorités qui se chargent de présenter les dossiers de demandes de mariage au « adoul », qui s’occupe à son tour des autorisations du mariage Mais, il y a pire : les caravaniers de la Fondation Ytto ont trouvé que les familles dans ce région ne déclarent pas le décès de leurs enfants en bas âge. « Chaque garçon ou fille qui naît remplace automatiquement celui ou celle décédée. Par conséquent, les enfants ont officiellement l’âge des aînés décédés. C’est comme ça que l’on a pu expliquer le décalage entre le physique et l’âge déclaré de bon nombre de filles mariées », conclue Najat Ikhich.

 

Parité à Aït Kalla…

La caravane, véritable ouverture vers le monde extérieur pour ces populations enclavées, a eu des effets positifs sur la région. Tout d’abord, une association des jeunes d’Aït Kalla a vu le jour, « avec un nombre égale entre filles et garçons », s’enthousiaste à juste titre la présidente de la Fondation Ytto. D’autres associations ont vu le jour dans d’autres douars, notamment une de femmes. Mais tout reste à faire : de la construction des routes à l’aménagement de l’école primaire d’Aït Kalla. Et tous ces chantiers ont une relation directe avec la situation des femmes dans la région.

« La route est essentielle : le taux élevé de mortalité infantile et de femmes en couches est directement lié à l’absence d’une route aménagée. Pour transporter une femme jusqu’à l’hôpital le plus proche pour accoucher, il faut payer pas moins de 1500 DH pour le transport. Une fortune pour ces ménages désoeuvrés. Idem pour l’absence d’une école qui respecte la dignité des enfants et qui explique la quasi-absence de fillettes scolarisées », conclue Najat Ikhich.
Hicham Houdaïfa