Le vrai combat de Bassima Hakkaoui

Au delà du fait qu’elle soit la seule femme du gouvernement Benkirane, Bassima Hakkaoui est au centre d’un grand débat sur ses véritables intentions quant au chantier de la femme au Maroc. Des féministes de tout bords, mais aussi toutes les forces progressistes du pays, doutent sérieusement de sa capacité à faire avancer la modernisation entamée depuis la célèbre réception accordée par le Roi aux militantes féministes, il y a 10 ans, et qui a balisé le terrain à l’arrivée de la Moudawana et de la loi sur la nationalité.

Ces craintes ont même poussé le gouvernement pjdiste à répondre solennellement «qu’il n’y aura pas de recul sur les acquis». Entendons-nous bien : Il n’y aura pas de recul, mais il n’y aura pas d’avancées non plus, en tout cas, pas dans le sens de l’émancipation féminine selon le schéma universel.

Car il faut rappeler que Mme Bassima Hakkaoui, une des têtes pensantes de ce qu’on appelle «le féminisme islamiste», a une référence idéologique à l’opposée des idées de la gauche qui est, historiquement, le socle du militantisme féministe au Maroc. Ce militantisme féministe historique se réfère à la charte internationale des droits de l’homme qui est, elle même, une résultante des systèmes politiques laïcs en Occident. Tandis que le féminisme du PJD a un référent typiquement religieux, assaisonnée à la culture marocaine.

Il est presque impossible que ces deux façons de voir et de concevoir les droits des femmes soient compatibles. Au moment où les associations féministes d’inspiration universelle défendent l’autonomie de la femme et sa liberté intrinsèque, le féminisme islamiste veut émanciper la femme dans le cadre de la famille. Ce n’est pas un hasard si le programme électoral du PJD veut instaurer d’abord «une famille sereine» et ensuite «une femme reconsidérée». En plus clair, le PJD veut mettre en place des structures d’accompagnement des familles et promouvoir l’institution du mariage. On commence même à entendre des élues Pjdistes dire que leur chantier au Parlement sera d’augmenter la durée des congés maternité, d’accorder une aide aux femmes au foyer, de créer un fonds d’aide aux femmes divorcées…

Il faut reconnaître que ce sont des chantiers de très grande envergure qui vont introduire un souffle nouveau dans la cause féminine. Chantiers sur lesquels nos féministes de gauche n’ont pas fait assez de forcing malheureusement.

En même temps, n’attendez pas de Bassima Hakkaoui de défendre le droit à l’avortement (sauf dans ces cas dits extrêmes), devenu pourtant un sujet brûlant, ou l’héritage (même si les discussions sont un peu timides là-dessus). N’attendez pas d’elle d’aller dans le sens des revendications inspirées des systèmes laïcs. Car le Maroc est bien un pays islamique et que, si les féministes de gauche ont pu arracher quelques faveurs à inspiration laïque, elles l’ont fait grâce à l’appui de l’institution royale qui est la seule autorité religieuse capable de trouver des sorties à des règles coraniques d’apparence rigides et immuables. En d’autres termes, les droits qu’elles ont obtenus sont une exception.

Contrairement à elles, les islamistes savent qu’ils ont la légitimité religieuse qui va garantir le succès de leur projet, basée sur la solidarité familiale islamique, sans passer par l’institution royale. Encore une fois, leurs chantiers sont une très bonne chose pour la femme, noyau dur de la famille. Mais, en même temps, nous avons besoin d’avoir des voix porteuses de modernité et d’universalité qui vont arracher plus de droits à la femme en tant qu’être à part entière, capable de disposer de son corps, de sa carrière et de son devenir.

C’est peut-être un rêve difficile car le jeu entre les deux mouvements islamiste et universel ne sera jamais équitable, vu la structure religieuse et conservatrice de la société marocaine. La seule manière qui pourra légitimer le mouvement féministe universel marocain est la laïcité. Nous en sommes encore loin. Même très loin…