Lettre ouverte au censeur

Monsieur,
Ce mot de simple civilité vous sied à merveilles, comme un gant !
Cela a l’avantage de consacrer, pour ces mêmes règles de courtoisie, votre identité : vous êtes un bel anonyme ! C’est pourquoi je vous invite avec instance, me pliant aux règles de l’urbanité et invoquant cette vertu que l’on appelle d’un nom si précieux mais redevenu, en ces temps de grisaille morale, si banal;  je vous invite donc au courage !
Courage du nom et de la parole !
Vous n’avez pas le courage de votre nom, bien qu’on ait, en des temps certainement immémoriaux, sacrifié une bête pour célébrer votre naissance !  Et vous n’avez pas le courage de votre voix, ce bien inestimable :    Interdiction de fait, censeur anonyme ! Ose dire, petit monsieur : j’interdis !
قلها ومت آ صاحبي
Ai-je envie de dire pour reprendre un chant célèbre.
Faute de connaître votre nom – vous vous entêtez à rester anonyme – je vous appellerai désormais par ce que vous savez si bien faire : la censure.
Je ne me déleste pas, voyez-vous, des règles de courtoisie et vous apostrophe par cette formule de politesse dont seuls nous, amis de Leftah, connaissons les subtilités et le sens : Monsieur le censeur !
Vous interdisez, dans l’ombre et sans état d’âme, au nom de je ne sais quelle morale rétrograde un livre de fiction fait de papier et d’encre, et vous foulez de multiples droits : ceux de l’auteur empêchant la circulation de ses idées, ceux du lecteur que vous infantilisez en le privant de découvrir sa littérature et de se former, en son âme et conscience, un jugement.
De quel droit vous vous érigez en juge des consciences et statuez sur une jouissance exigible par le lecteur et par lui seul ?
Avez-vous peur des mots ?
En les lisant, les mots nécessaires et courageux de Leftah vous ont-ils brûlé les lèvres? Moi, si !
Je suis libre et je veux que ces mots me brûlent les lèvres.  Que je sente dans mes doigts et dans ma tête leur morsure, qu’ils m’ouvrent des royaumes jusque-là inconnus. C’est ma jouissance cutanée, mon kif, ma transe intime. Alors de quoi je me mêle ?
Vous aviez décidé de coudre lèvres et paupières aux fils barbelés, de ligoter les mains et d’endiguer le flux des idées, d’assassiner la liberté d’imaginer : vous n’avez réussi qu’à les rendre plus précieux ! Pensez-vous qu’il faille déployer autant d’énergie haineuse pour si peu de résultats ? Nous continuons à lire ce livre, à aimer et à célébrer son auteur au nom d’une fraternité de l’imaginaire et pour le droit d’expression et de pensée.
Nous aurions aimé lire ce livre – et les autres – sans que cet acte jouissif soit perturbé par votre intrusion inopportune, mais nous ferons avec ! Vos calculs sont nuls, le savez-vous ? Au lieu de censurer Leftah, vous êtes, pour Le Dernier combat, son « meilleur » agent littéraire !
Il est étonnant de constater que ce moment de censure, voulu par vous, se soit transformé, malgré vous, en moment de dialogue !
Je ne peux m’empêcher – pour vous faire quelques confidences – de penser que vous avez la vie souterraine et secrète des taupes et des arachnides : vous arrive-t-il d’habiter la lumière ?
Je n’ai que trop peu posé l’éventualité de votre sexe : et si vous étiez une femme ?
J’ai pensé à ma mère et à son sourire qui allumait dans mes yeux le plus beaux des matins et je me suis dit : jamais femme n’a été castratrice !
Vous continuez à être pour moi, non l’homme ou la femme –  peu importe ! – mais le censeur. J’aurais aimé dresser de vous le portrait d’une personne de l’ombre et de la duplicité qui hait les mots, les idées, la lumière mais je me contente de ce constat cinglant : vous n’avez même pas le courage du captain Ni’mat, un personnage de fiction qui a eu le courage de son nom, de sa parole et de ses actes.
Pas vous, monsieur ; pas vous !
Instinctivement ma main se fige sur ce dernier mot comme si elle vous voulait vous restituer, dans un élan toujours courtois mais irrévocable, votre anonymat.

Rachid Khaless, écrivain.