Où va le livre au Maroc?

Hormis le manuel scolaire, l’édition souffre d’une morosité chronique. Le livre n’arrive toujours pas à séduire les lecteurs potentiels en raison de la défaillance des maillons de la chaîne éditoriale, de l’étroitesse du marché, de l’absence d’une tradition de la lecture, du taux élevé d’analphabétisme, d’un enseignement où la lecture n’a pas encore de place, d’une quasi-absence de bibliothèques et de vraies émissions culturelles, absence également de formation continue des professionnels, d’une stratégie incitative de la part des pouvoirs publics, et surtout l’absence du soutien gouvernemental.

En témoigne d’ailleurs la production qui ne dépasse guère les 1.000 à 1.200 titres par an pour une population de 35 millions d’habitants. Environ 2700 ouvrages, essentiellement des livres culturels et scientifiques ont été publiés entre 2002 et 2004. 31,91%, en majorité littéraires, sont publiés à compte d’auteur. Plus de 55% sont en langue arabe, 40% en français et seulement 0,53% en amazigh, avec un tirage ne dépassant pas en moyenne 1500 exemplaires. Des chiffres qui restent dérisoires face à un pays comme la France qui peut se prévaloir d’une production annuelle de 67.278 titres (2010) pour une population de 65 millions d’habitants ou l’Espagne, dont la production atteint 66.270 titres (2006) pour une population de 47 millions d’habitants.

Si le livre scolaire se porte bien, il constitue pour la poignée d’éditeurs qui s’en accapare un créneau juteux. Aussi, le livre pour enfants et jeunes reste le parent pauvre de l’édition. Jusqu’en 1990, on pouvait compter 12 livres édités par an. Leur contenu était fortement dominé par l’enseignement de la morale et de la religion laissant peu de place à l’imaginaire et au ludique. L’illustration était quasiment absente ou quand elle existait, elle était en noir et blanc et de qualité médiocre. Parallèlement, nous pouvions constater une grande variété de livres importés, précisément de France et du Moyen-Orient. La littérature de jeunesse, au sens moderne du terme, est donc très récente et Yomad en est la pionnière.

L’objectif premier de Yomad est de publier des textes dont le contenu se déroule au Maroc avec des éléments de la vie quotidienne tout en gardant une fenêtre ouverte sur le monde extérieur. Tout enfant n’a-t-il pas besoin, pour se construire, de planter racine dans sa propre culture ?
En m’embarquant dans cette délicieuse aventure, j’étais convaincue que dès que des livres de création locale paraîtraient, les enfants et leurs parents allaient se les arracher. Grande illusion ! La faille est tellement grande qu’il faudrait des années pour la combler. Je me suis mise alors à animer bénévolement des ateliers de lecture dans des classes en essayant de donner aux élèves et aux enseignants le goût de la lecture. J’ai eu la surprise de constater que les enfants ne connaissaient pas d’autres livres que le livre scolaire, qui de surcroît les rebute.

Mon ambition était alors de leur faire découvrir la vie qui s’anime dans un livre en les transportant vers des contrées fabuleuses où le temps n’existe pas. Un monde qui les fascine et qu’ils aiment tant. Un monde où ils s’identifient aux personnages, où ils vivent leur vie, où ils deviennent libres.

Nous sommes, hélas, encore au stade où il faut emmener le livre vers l’enfant, le lui présenter, l’inviter à découvrir le monde du merveilleux, lui donner le désir de la lecture, en somme.

En visitant une classe de 35 à 40 élèves et après avoir partagé la joie, l’étonnement, l’emballement des mômes devant ces histoires, je suis rassurée d’avoir transmis l’amour de la lecture et du livre et d’avoir gagné au moins cinq lecteurs.

Aux enseignants, je suggère de monter une bibliothèque de classe et d’y faire participer les enfants, une manière de les responsabiliser dans la gestion de cet espace qui est le leur.  Or, souvent les enseignants ne jouent pas pleinement leur rôle. Voilà ce qui n’est certainement pas le travail d’un éditeur, mais je considère qu’il s’agit d’un investissement qui finirait par donner ses fruits.

Au-delà, se trouve posée la question de la relation du peuple marocain, de tradition plutôt orale, à la culture de la lecture que je travaille précisément à instaurer.

Cela est-il suffisant pour développer la lecture ?

Le chantier est vaste et la chaîne éditoriale est boiteuse. Une réorganisation du secteur s’impose. Les librairies (une librairie pour 250 000 habitants, alors que l’Unesco préconise une norme de 25 000), longtemps objet de l’engouement d’une clientèle de passionnés du livre, sont aujourd’hui, les premières à être montrées du doigt. Elles souffrent, à l’exception d’une dizaine, d’un manque de professionnalisme et font plutôt office de simples points de vente où les ouvrages littéraires sont souvent relégués au second rang derrière le manuel et les fournitures scolaires. Quant au livre local pour enfants, il est négligé par les libraires au profit du livre étranger, car sa marge bénéficière est très réduite. Comment résoudre cette équation ? : Se battre pour faire des livres avec des prix à la hauteur des petites bourses, mais de ce fait, ne suscitant guère l’intérêt du libraire.

Quant aux bibliothèques publiques et les salles de lectures, elles se font très rares dans les écoles. Dans un pays comme le Maroc où deux Marocains sur trois sont pauvres, les bibliothèques de quartier doivent jouir d’un intérêt particulier en y développant le système d’emprunt (une bibliothèque pour 200 000 habitants, soit 0,02 livre par habitant). Dans les foyers de familles aisées, il est très rare de trouver une bibliothèque et même si elle existe elle ne contient que des encyclopédies en guise de décoration.

La distribution, secteur primordial pour la vie du livre, est de plus en plus défaillante. Un distributeur se doit d’engager des représentants professionnels en mesure de présenter et de défendre le livre auprès des libraires, ce qui est loin d’être le cas.

La télévision et l’Internet, contrairement au livre, n’ont pas les mêmes schémas de progression dans l’univers familial. L’Internet représente un phénomène en vogue. Selon l’ANRT, 34% des foyers urbains disposent d’un ordinateur (2010). 71% des internautes marocains utilisent le net pour les téléchargements ou pour écouter la musique. 67% participent à des sites sociaux. 69% utilisent Internet pour la messagerie. Mais l’autre phénomène impressionnant est les cybercafés qui sont au nombre de 11 500 selon les chiffres fournis en 2007 par l’Agence nationale de réglementation des télécoms. Le petit écran reste central, lui, toujours allumé, avec énormément d’écoute familiale. Voila un support média incontournable pour faire connaître les livres pour jeunes. Or, quand les enfants regardent la télé, ils manquent souvent de temps pour s’adonner à d’autres activités notamment la lecture. Il faut que l’enfant ait l’occasion de découvrir que le livre peut donner accès à d’autres mondes tels que ceux qu’on voit à l’écran, à la différence près qu’en lisant, il crée ses propres images, son propre monde…

La traduction… à titre de comparaison

42,7% des romans parus en France en 2005 sont des traductions. 15,1% des livres de sciences humaines et sociales parus en France en 2005 sont des traductions. Au Maroc, entre 2002 et 2004, 78 titres ont été traduits du français vers l’arabe, 15 titres de l’espagnol vers l’arabe et 3 seulement de l’anglais vers l’arabe.

Moins importante est la traduction de l’arabe vers les autres langues. Elle est de 8 titres pour le français.

En l’absence de statistiques exhaustives, les chiffres avancés restent approximatifs mais reflètent la situation désastreuse que vit le livre au Maroc.