Shamablanca au Maroc

Sonia Terrab nous rassure. Son livre est non seulement disponible mais il vient d’être réédité au Maroc pour le plaisir de ses fans. La jeune auteure, actuellement présente au Salon du livre, participera à plusieurs tables rondes et séances de lecture. 

Dans ce qui suit, des extraits choisis par ses soins de son roman, de son premier bébé, Shamablanca…

 

(Extraits)

 

Shama S. Dans la rue, tu marcheras.

 

- Psst, psst zine, zwina, zine !!

- Juste un mot ma jolie, wallah, juste un ?!

- Laghzala, tu marches seule ? Mskina, ma daha fik had, nji nawssek ana…

- Malek zwina? Malek khayba? Malek mnafkha ?

 

Dans la rue, tu marcheras. Juste marcher, sans qu’on me prête attention, sans qu’on me dise que je suis belle ou que j’ai un cul d’enfer, sans qu’on commente mes chaussures ou qu’on fixe mes lolos. Marcher et être superbement ignorée, comme un comique qui ne fait plus rire personne, un clodo dont tout le monde se fout, une feuille qu’emporte l’automne. Me fondre dans une foule où les gens sont pressés, courent, ont un but et n’ont pas le temps de tricher sur le temps, en restant assis dans un café, devant une téléboutique, derrière une poubelle. J’aimerais écrire un hymne à la gloire de marcher dans la rue, faire des rimes sur le bonheur de marcher dans la rue. Marcher dans la rue devrait être l’article numéro un de toute constitution qui se respecte, le fondement de toute démocratie qui se proclame, la base de toute communauté qui se crée. Le rythme serein des pas sur l’asphalte, le son de la liberté.

 

Quand ce ne sont pas des hommes, ce sont des gosses. Des gamins, hauts comme trois pommes, la frimousse qui défie l’innocence, l’un après l’autre ; un dirham, deux dirhams, trois dirhams, lay khalek, afak, fiya jou3, fiya lmout. Littéralement, j’ai la faim, j’ai la mort. L’aspect cadavérique mais les yeux bien vivants. Je n’en peux plus de les voir se pointer ainsi, malicieux dans leurs malheurs, et avoir toujours une âme plus charitable que moi à mes côtés qui me dit : c’est pour qu’ils sniffent, c’est pour qu’ils boivent. Et je fais quoi moi ? Je lui donne ou je ne lui donne pas, à ce gosse, là, planté devant moi? Je leur donne à tous ou je ne donne rien ? Je donne combien, un dirham, de la pitié ou plus, un regard humain, un petit regard, un millième de seconde de regard, pour cette vie prise dans la même ville que moi qui vit à mille lieues de moi ? Cette vie que je ne peux pas imaginer mais que j’ai sous les yeux, tous les jours, à chaque seconde, partout, de la fenêtre, de la voiture où je me barricade, dans la rue. Cette misère qui s’étale, se dénonce à mes yeux et ne s’exprime que pour mendier. Un dirham, c’est rien, le prix d’un rachat personnel, d’un racket national. L’impôt que fait payer l’Etat en douce sur son échec à élever tous les Gavroches vers la décence. Un dirham, un dirham seulement, c’est tout ce qu’il veut ce gosse, la peau brûlée par un soleil qui ne ressource plus, qui dessèche les âmes et vole l’enfance. Qu’il se drogue avec s’il veut, qu’il oublie. C’est ce qu’on fait tous par ici.

 

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Shama S. « Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse. »

 

C’est Ramadan. Les mosquées manquent d’air, les cœurs sont tournés vers la Mecque, les ventres gargouillent dans la rue. L’estomac paralysé et la vue brouillée, le pays est en mode pause, en prière, recueilli et le rythme à l’envers.

 

Ramadan : se priver puis se goinfrer. Autour de moi, c’est la norme. Sauf ceux, plus nombreux qu’on ne le pense, qui se goinfrent non-stop, mais en cachette. J’en fais partie. Je bois mon café comme une résistante en temps de guerre, fume ma cigarette une arme braquée sur les tempes, et adopte la soif comme valeur citoyenne. Ce n’est pas être hypocrite, ce n’est pas être respectueux. Non, c’est avoir peur de se faire lyncher. Peur du mépris, des cailloux qui risquent d’être lancés, des insultes qui risquent de fuser. C’est la force du peuple conjuguée à celle de la loi, le pouvoir du plus nombreux sur l’individu, la dichotomie du moi face à tous les autres.

 

Ramadan : la saison de Dieu. La ligue des champions de la foi. Le jeu de l’éternel. Le match de la faim. La coupe du repentir. La revanche sur le péché. Le banc de touche de Shama.

 

On m’a dit jeûne. J’ai dit je ne veux pas. On m’a dit crois. J’ai demandé pourquoi.

 

Depuis, Dieu est mon pourquoi. Une question suspendue dans le ciel que je ne me pose pas. Un invité fantôme que je ne connais pas. Un mystère trop compliqué pour moi. Je fais mon autruche avec Dieu, mon autiste. J’ai la tête dans les étoiles mais je ne cherche pas à définir d’où viennent les étoiles. Je profite du spectacle, c’est tout et avance dans la vie sans avoir payé de billet, clandestinement, consciente de ma jeunesse, mon indécence, ma chance, en mécréante solitaire car inavouée. Je ne fais pas le pari lâche de Pascal, j’attends d’être plus vieille, la peur de la mort. J’attends un indice, un choc, une certitude que je ne cherche pas, un cours magistral de la vie sur comment avoir la foi quand on ne l’a pas en soi. J’attends de sortir du flou qui pourtant me lénifie et flotte dans l’idée qu’un jour, peut être, je saurai.

 

Mais le silence aussi finit par se révolter. Et le sable me sort des yeux, le trop plein du Maroc dégouline. Quoi qu’on en pense, quelle que soit la vie qu’on y mène, ce pays est religieux et me saute au visage. Il est pieux, il est dévot et personne n’y peut rien. Reliés en un seul souffle par la force du Supérieur, les marocains sont tellement croyants qu’ils croient tout ce qu’on leur raconte. Ils sont de cette croyance ignorante, obstinée et inculte, obéissant à la fatalité et soumis par défaut. C’est la puissance de l’abstrait qui défie le concret, la justification de la faim et de l’injustice, l’espoir qui maintient le dos courbé. L’opium du peuple, le caviar du peuple, la Porsche du peuple, le paradis comme Ritz du peuple, son luxe et son réconfort, son attache et sa survie.

 

Dieu est le seul monarque qui ne peut être renversé. Il est aimé et craint, tyrannique et miséricordieux, juste et sans droit à l’erreur. Il a mis K.O. le prince de Machiavel. Il a tout compris. Il a divisé, pour mieux aveugler.

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Shama S. Le Maroc, c’est avoir le cul entre plusieurs chaises et trouver ça confortable. Ou pas.

 

 

Je suis à cet âge où la plupart des femmes baissent les bras et se rendent à leurs mères. Deviennent comme leurs mères. Cet âge critique, ce carrefour de la vie, où la jeunesse va bientôt dire adieu, adieu insouciance, adieu stupide révolte, adieu questions sans réponses, le diplôme est dans la poche, le nouveau job n’en finit pas, et l’argent prend du sens. L’âge de raison où les enfants découvrent que les parents avaient raison. Je suis de cet âge-là, plus critique que 15 ans, plus critique que les seins qui poussent et les garçons qui font mal, plus critique que 15 ans, car à 15 ans la vie est pleine d’espoir et que 25 ans en est le tournant. Pourquoi prendre à gauche alors qu’à droite il y a droit et qu’on a toujours appris à marcher droit ? Pourquoi l’inconnu alors que le schéma est tracé ? Pourquoi se fatiguer à créer une autre réalité alors que l’on s’est construit autour de cette réalité, les mêmes drames familiaux qui tournent à l’infini, les mêmes paroles qui se répètent, les même acteurs et les mêmes auteurs qui se mélangent mais jamais ne s’acceptent. Pourquoi changer ? Pourquoi évoluer ? Alors qu’il suffit de comprendre qu’on ne gagne un homme qu’en écoutant sa mère, choisir à quel diamant briller et perpétuer le Maroc cloisonné, celui de la minorité qui pète et la majorité qui renifle, le Maroc futile qui se croit utile. Ce fief si confortable, les yeux bandés. L’âge de raison, la perpétuité du mensonge.

 

Je ne suis pas honnête non plus. Je suis le plus gros mensonge qui puisse s’admettre. Une farce. Une dinde farcie au mensonge. Je n’ai jamais cessé de mentir pour me résigner au mensonge aujourd’hui. Je n’ai jamais cessé d’écouter ma mère pour m’y mettre à l’instant. Je l’ai laissé prendre mon pouvoir, prendre le contrôle, il y a longtemps de cela. Quand déjà, petite, Rita hurlait son désaccord alors que je me contentais de rester plantée là, vaincue d’avance face à ses victoires répétées.

 

Je dois être de ceux qui se suivent et ne se révoltent pas. Des caméléons qui changent de couleur. Certains diraient, ils s’adaptent mais en réalité, ce sont les pires. Ils jouent le jeu depuis qu’ils ont appris à tricher. Je suis de cette peau-là. Je n’ai jamais dit stop. Jamais assez. Comment lui en vouloir à ma mère? J’ai choisi son camp, je suis comme une marionnette dont elle est fière et qu’elle exhibe, une petite marionnette en bois qui lui obéit au doigt. Une petite fille qui ne grandit pas et ne veut pas que maman découvre qu’elle est vilaine, ne veut pas voir maman triste, en colère et ou encore pire, déçue. Ne veut pas mettre cet amour-là à l’épreuve car c’est un amour trop lourd, trop sensé, trop fort. L’amour, l’excuse qu’on donne à notre lâcheté. Au final, cette mère que j’ai tant protégée ne sait rien de moi, rien de ma vie, rien de qui je suis. Elle ne connait de Shama que ce qu’elle a créé, ce qu’elle a orchestré et fantasmé : une brebis stabilisée, remarquable de sagesse et de bon sens, carriériste mais obéissante, intelligente et les pieds à même le sol. Un avatar que je l’ai aidée à customiser.

 

Je suis la plus hypocrite de toutes, plus hypocrite que tout ce que je n’ai jamais osé. Jamais au dessus des lignes. Jamais au-dessous des normes. Jamais un mot plus haut que l’autre, plus vrai qu’un autre. Je n’ai jamais appris à contenir ma frustration car elle n’a jamais éclaté. Jamais appris à l’esquiver, elle vient tout juste d’exploser. De m’exploser dessus. D’exploser tout ce qui m’entoure. Comment la gérer, l’exprimer, l’endiguer ? Elle déborde à la place des larmes, elle déborde en colère, elle déborde, elle déborde, et je glisse.

 

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Shama S. La nef des folles.

 

Toutes des faux jetons. Toutes des hypocrites. Une bande de connes dégénérées qui ne se renouvellent pas. Une bande de tarées qui pètent plus haut que tous les culs réunis. Toutes, elles me foutent la haine. Elles me foutent la chiasse. Elles me foutent la rage. Encore la rage. Toujours la rage. La rage aux dents. La rage au cœur. La rage de chien, et pas de vaccins.

 

Celle-là d’abord, 28 ans, la Rolex qui pue, le mariage qui tue, établie et donc autorisée à ne pas la fermer :

 

-Alors chérie, c’est quand ton tour ? Il ne reste plus que toi …

 

L’autre ensuite, 35 ans, deux bambins au tableau d’honneur, cadre shootée dynamisée au regard d’autrui, supermaman les yeux cernés.

 

-Ne te presse pas trop mais quand même, un jour, tu y passeras …

 

Celle-là enfin, 21 ans, les seins pigeonnants, le brushing parfait, mini Cooper, mini Chanel, méga-lunée :

 

-Alia s’est mariée. Elle a eu une bague, je te dis pas. J’ai prévenu Yassine, il doit m’offrir la même, mi-ni-mum.

 

Shama. Sans homme. SDF. Sans Destin Fixe. Perdue car célibataire. Malheureuse car solitaire. Dangereuse car libre. Condamnée pour crime de lèse-mariage, de non-obéissance à la loi. La loi de l’homme pour l’homme propagée indéfiniment par une horde de femmes consentantes et déchaînées. La suprématie du patriarcat voulu par les femmes contre elles-mêmes. La domination de l’Idéal, au masculin.

 

Je ris d’elles toutes. Sous ma cape enragée, je ris. Je ris de tout car je vis le monde dans son contraire. En constante opposition avec les autres puis avec moi-même. Je suis un contraire. Welcome.

 

Psst pssst, ma jolie

Je jure

La gazelle, tu marches seule. La pauvre, personne ne fait attention à toi, je peux te tenir compagnie, moi…

Pourquoi tu es belle ? Pourquoi tu es moche ? Pourquoi tu es snob ?