Légitimité de la censure et gêne de la subversion
L’écriture subversive constitue une rupture des normes et conventions qui érigent le socle d’une société donnée. Elle prend de plus en plus d’ampleur, iconoclaste, elle se heurte à beaucoup de résistances. Conservatisme et totalitarisme s’opposent à toute tentation de renversement de normes et d’usages canoniques. Les écrits subversifs sont qualifiés de perturbants et de nocifs. Ces écrits avant-gardistes permettent au lecteur de dévoiler la face occultée de ce qui l’entoure. L’Histoire témoigne de la pression qu’a pu faire cette écriture et de la véhémence avec laquelle était combattue. Mettre à l’index toute écriture qui enfreint les lois et les règlements fut le moyen de garder en silence ces idées qui secouent les jougs. De ce fait, tabouiser et censurer garantit la stabilité du système culturel, le maintien des individus dans une certaine position et le contrôle des esprits.
Elles sont subversives dés l’instant où elle bifurque vers un autre chemin, ces écritures s’éloignent du centre pour emprunter un itinéraire périphérique. Les intersections leur permettent une vision éclairée et exempte de codes symboliques. En effet, c’est un espace propice de réflexion critique qui puise d’un référentiel à la fois composite et antinomique. En rupture avec un conformisme non seulement social mais aussi scripturaire, l’écriture subversive se détache des règles de l’écriture standard qui répertorie les textes chacun dans un genre précis. En fait, cette acception peut sembler répandue cependant, elle suscite un sentiment d’insécurité qui remet en cause toutes les convictions censées être avérés et intouchables. D’un autre côté, un sentiment d’animosité jalonne le processus de réception de ces écrits ; ils guettent les appartenances et les rendent fragiles. Il s’agit donc d’un déséquilibre qui secoue le répertoire identitaire et le soumet à un perpétuel questionnement sur la vérité et le bien-fondé de la structure socioculturelle. En outre, à travers ces plumes subversives, la société se dénude et se présente sous les formes les plus effarantes que les conventions essaient de cacher sous l’ombre de l’interdit.
Politique, sexe, religion constitue une sacro-sainte trinité qu’il ne faut jamais atteindre.
Dans les sociétés arabo-musulmanes, les pratiques censoriales ne datent pas d’hier. L’avènement de l’Islam est une rupture de deux ères, en vérité ininterrompues, qui s’est développée après la mort du prophète. Les diverses interprétations du coran et versions des hadiths entraînent une situation vertigineuse dans laquelle toutes les données sont brouillées. En s’éloignant de tous ce qui provient de la période préislamique, une censure s’est exercée sur une partie considérable de la civilisation arabo-musulmane. Au nom de l’Islam et en raison d’une mauvaise interprétation, on a voilé des personnes et on a assombri des idées.
De ce point de vue, la censure fut exercée sous différentes formes mais surtout pour différentes raisons. Torturé et condamné à mort, Al-Hallaj a eu l’audace de clamer publiquement « je suis la vérité » ce qui revient à dire dieu. Ainsi, des Khalifes abbassides ont taxé d’athée et d’apostat tout philosophe qui mène une réflexion sur l’opinion personnelle et les libertés individuelles. Toute tentative d’expression et d’épanouissement d’aptitudes et de facultés intellectuelles est réduite au silence. Censurer une écriture critique qui oppose différents référentiels et discours est manifestement un moyen pour bercer les esprits d’illusions. Dans ces conditions, les simulacres deviennent vérité et les discours publics qui les diffusent prennent la forme d’un bloc monolithique. En fait, cette instrumentalisation des représentations et de la religion enferme les individus dans une sphère où la doxa bloque toute tentative de libération.
Par ailleurs, les stratégies déployées afin de contrôler les imaginaires et d’orienter les pensées se situent dans un niveau politique lequel cherche constamment à maintenir sa légitimité. Il s’en suit que la légalité de beaucoup de régimes repose sur la religion. De surcroît, un nombre considérable de pratiques se justifie en se référant à la religion qui est sujette à une amplification de versions. Orchestrée par une histoire officielle et par la censure d’ouvrages, l’ignorance de faits facilite et pérennise la mainmise sur les prérogatives du peuple. De ce fait, un crescendo d’interdiction d’ouvrages dont les périodes de production varient prédomine.
Commençant par Al-Mutanabi allant jusqu’à Leftah, l’un a prétendu être un prophète, certains de ses poèmes sont interdits et l’autre s’est exprimé librement sur l’homosexualité. Elle fait partie de la réalité, nous la percevons tous et se manifeste sous toutes les formes. Contrairement à la tradition orale, l’écrit légitime et rend officiel, censurer le roman de Leftah c’est nier l’identité sexuelle d’une catégorie précise et discréditer la question autour des libertés individuelles. Autrement dit, se munir du conservatisme patriarcal qui sacralise la virilité pour dominer la masse.
Si des écritures sont étiquetées de subversion c’est parce qu’elles entraînent le sentiment d’incertitude face à un ensemble de vérités considérées comme absolues. Leur interdiction est un paroxysme d’orthodoxie et une phobie du changement. Que les écritures dites subversives soient systématiquement censurées est un leurre. Ceci nous amène à se poser des questions par rapport aux critères de classification de ces écritures. A notre sens, le degré de subversion dépend de la période dans laquelle elles sont produites.
Enfin, des esprits sceptiques et des autorités – religieuse et/ou politique- astreintes à une justification. Seulement, ces dernières n’assouvissent jamais la colère de ces esprits avides d’en savoir davantage et de découvrir les idéologies illusionnistes dont ils sont victimes.






Qandisha Magazwine est un support collaboratif féminin qui nourrit l’ambition de se positionner comme porte-voix aux femmes actives, intelligentes et citoyennes. Qandisha est respectueuse des libertés et des droits universels. Elle favorise le libre arbitre à la pensée collective, celle-ci ayant souvent été injuste envers la femme. Dans sa quête de dignité, Qandisha magazwine espère marcher côte à côte avec l’homme, son compagnon de vie.
Un article complexe, profond et excellent, comme c’est le cas pour la majorité des textes sur Quandisha. Je vous félicite.
Complexe mais pas compliqué j’espère.
Merci pour vos encouragements
J’avoue que je me suis un peu perdu dans le dédale de la discordance entre l’idée et son expression où un choix «surfait» de l’adjectif m’a bien souvent induit en erreur, me poussant à relire plusieurs fois pour tenter d’appréhender correctement votre pensée.
D’emblée j’ai butée sur le parallèle disproportionné entre le « subversif » de l’écriture et la remise en question du socle de la cohésion sociale, l’écriture étant pour moi, tout comme la parole et l’image, un « moyen » de transmission de l’idéation humaine, un syncrétisme de la pensée en quelque sorte.
Dès le départ on ne sait donc pas trop où loger ce « subversif ». Dans la pensée elle-même où dans la façon de l’exprimer?
Maintenant, si c’est la « liberté d’expression » en général que vous enfermez dans les guillemets du subversif en écriture je dirai que là, la juxtaposition de la censure s’opérerait mieux même si à mon sens le terme « subversif » n’y trouve pas trop sa place puisque antinomique avec le sens même de la « liberté »…une liberté n’étant bien sûr jamais subversive…quoique là encore, dans ce fatras communicationnel que nous vivons actuellement elle se retrouve grandement manipulée pour devenir le vecteur d’un autre genre de totalitarisme se jouant dans ce « simulacre » démocratique rendant presque salvatrice l’attitude réactionnaire…
Ce passage m’a vraiment tourné en bourrique
[…Elles sont subversives dés l’instant où elle bifurque vers un autre chemin, ces écritures s’éloignent du centre pour emprunter un itinéraire périphérique. Les intersections leur permettent une vision éclairée et exempte de codes symboliques…]
Une cause à effet entre un pluriel et un singulier qui se noient profondément dans l’indétermination du genre pour emprunter les chemins abscons de la nébulosité. De quel centre s’agit-il ? l’idée, le réel ou bien la norme ? la différence corollaire est catégorique. Au contraire dirais-je. Une idée subversive, dans le sens de l’expression légitime comme vous semblez l’insinuer, est celle qui vient perforer le ventre mou de la vérité pour justement mettre le doigt sur l’essentiel, le centre, et non en caresser les contours viciés….
Et là où j’espérais trouver quelque éclaircissement par cet « en effet » éclaireur je me retrouve replongé dans l’amalgame entre la pensée et son vecteur « scripturaire » de transmission,
[… En effet, c’est un espace propice de réflexion critique qui puise d’un référentiel à la fois composite et antinomique. En rupture avec un conformisme non seulement social mais aussi scripturaire, l’écriture subversive se détache des règles de l’écriture standard qui répertorie les textes chacun dans un genre précis…]
Juste pour rappel pour les exemples cités. Le coran était qualifié, par beaucoup de contemporains du prophète, d’écriture subversive par rapport aux traditions de l’époque, ce qui m’amena à ne qualifier d’explicitement cohérent que cette phrase dans votre texte :
« le degré de subversion dépend de la période dans laquelle elles sont produites. »
Oui, le degré de subversion est une fonction de la fluctuation des valeurs d’une société
cordialement
kb
En réponse au commentaire de KB :
J’aimerais clarifier certaines questions que vous avez soulevé :
-Vous avez qualifié ce texte d’incohérent sauf la phrase que vous avez cité à la fin de votre critique cependant, vous l’avez lu jusqu’à la fin, je vous en remercie.
- Vous devriez, peut être, faire plus d’effort et relire le texte car dés le début l’emploi du mot subversif est délimité.
-Je ne reviendrai pas à la question de la liberté d’expression et sa relation avec l’écriture subversive, l’idée est claire.
-L’écriture subversive est une réaction contre des modèles conformistes, ce sont de nouvelles idées qui émergent mais aussi de nouvelles stratégies d’écriture. Des textes critiques sur des questions taboues sont subversifs dans la mesure où ils entrainent un sentiment d’incertitude, ils sont censurés parce qu’ils sèment la zizanie dans le groupe surtout dans les rapports de pouvoir. Concernant l’écriture « manière d’exprimer la pensée », elle connait beaucoup de changement au niveau des stratégies et modalités. Les modèles classiques ne sont plus suivis et vous n’avez qu’à lire certains ouvrages d’écrivains maghrébins pour le constater.
-Le centre et le périphérique sont bien entendu liés à la subversion, le centre est comme vous l’avez compris est la norme et le périphérique n’est autre qu’un espace de négociation et de reconstruction. A ce sujet, je vous recommande des lectures dans la théorie postcolonialiste.
Je vous remercie pour vos éclaircissements et me permet d’en apporter quelques-uns aussi par rapport aux petits points de désaccord dans votre réponse:
-Vous avez qualifié ce texte d’incohérent sauf la phrase que vous avez cité à la fin de votre critique cependant, vous l’avez lu jusqu’à la fin, je vous en remercie.
Sans doute faut-il nuancer un peu cette formulation. Je n’ai pas qualifié votre texte d’incohérent. J’ai qualifié la phrase citée d’explicitement cohérente par rapport au reste où la cohérence est implicite et non absente puisque, malgré votre insistance à le confirmer, le distinguo n’est pas clair entre le côté scriptural (l’écriture en tant que discipline) et la pensée véhiculée dans l’acte expressif.
- Vous devriez, peut-être, faire plus d’effort et relire le texte car dés le début l’emploi du mot subversif est délimité.
Volontiers, même si je l’ai déjà fait plusieurs fois et avec grand intérêt même et que je maintiens mon avis concernant la disproportion entre la cause et l’effet dans cette délimitation. Vous parlez d’ECRITURE subversive. Placer en corollaire la rupture de l’ensemble des normes érigeant le socle d’une société est plutôt démesuré à mon sens puisque là on dépasse le stade de l’écrit. J’entends plutôt par écriture subversive, une rupture avec les normes littéraires établies. C’est juste cette nuance que je pointais du doigt et sur laquelle je ne vous trouve pas assez concise. Plus explicitement parlant on se mélange un peu les pinceaux (je parle de l’intelligence moyenne que je suis) à vous suivre, tantôt dans l’écriture subversive, tantôt dans le subversif dans l’écrit et qui pour ma modeste compréhension, ne relèvent pas du même ordre. On peut très bien véhiculer des idées réactionnaires par une écriture subversive tout comme on peut véhiculer toute le subversif de la pensée par une écriture très conventionnelle. C’est une histoire de contenant et de contenu.
- L’écriture subversive est une réaction contre des modèles conformistes, ce sont de nouvelles idées qui émergent mais aussi de nouvelles stratégies d’écriture. Des textes critiques sur des questions taboues sont subversifs dans la mesure où ils entrainent un sentiment d’incertitude, ils sont censurés parce qu’ils sèment la zizanie dans le groupe surtout dans les rapports de pouvoir. Concernant l’écriture « manière d’exprimer la pensée », elle connait beaucoup de changement au niveau des stratégies et modalités. Les modèles classiques ne sont plus suivis et vous n’avez qu’à lire certains ouvrages d’écrivains maghrébins pour le constater.
Là je reconnais que vous êtes plus explicite et recentrez clairement l’ordre du subversif dans les limites de la stratégie de l’écriture. Vous auriez pu le faire dès le départ puisque à aucun moment dans votre texte initial vous n’avez parlé « clairement » de stratégie d’écriture.
Pour dépasser le stade du chipotage je pose cette question :
Estimez-vous la société marocaine disposée à accepter le langage subversif au sein de sa littérature ou dans les discours publics, surtout lorsque celui-ci émane d’un intellectuel, qu’il soit artiste ou non ?
bonne soirée
Bonjour, votre article est pertinent dans son ensemble, et ce que vous avancez sur la sacralité de la politique, du sexe et de la religion est loin d’être dénué de sens. Je vous en félicite.Ce qui est dramatique néanmoins,c’est qu’une large palette de journaux qui se veulent subversifs ne parlent désormais que de ces trois piliers, et presque exclusivement. Telquel, actuel, et autres magazines de ce genre nous rabattent chaque semaines nos oreilles sur trois sujets anciennement tabous qui somme toute sont devenu d’une extrême banalité.
Désormais, il faut parler d’autre chose pour être subversif. La donne ne cesse de changer, et moi aussi.
Je t’embrasses Aicha Quandisha
BK :
Je vous remercie pour l’intérêt que vous avez accordé à ce texte.
J’aimerais bien cerner le débat et le lier directement à la censure qui est notre objectif.
Vous avez posé une question pertinente qui nécessite une profonde réflexion et qui est étroitement liée à la censure.
Amigo :
Je suis tout à fait d’accord toutefois, ces trois piliers sont encore « intouchables » ne serait-ce qu’en apparence.
Merci pour vos remarques
Mais non, ils ne sont pas le moins du monde intouchable. Enfin si,dans certains cas, mais seulement dans des médias comme le matin ou 2M.
Pour preuve, à la une de Telquel cette semaine: Marocaines et lesbiennes. D’ailleurs, il se trouve que presque une fois sur deux, Telquel, Actuel et le temps ne parlent à la Une que de sexe, de religion et de politique…
Oui Amigo , ils choisissent des titres vendeurs. Mais pour le lecteur ces piliers constituent toujours des sujets tabous.