J’ai été violée (témoignages)

Nous avons lancé un appel à témoignages pour des cas de viol. On ne se doutait pas que l’exercice serait aussi éprouvant. 

Le but en était de démontrer qu’aucune femme, ayant subi ce préjudice physique et moral, ne pouvait trouver du réconfort dans l’union légale à son agresseur. Cela paraitra absurde pour certains d’entre vous, car tellement évident. Pourtant, l’absurde est bien marocain et l’article 475 le prouve. Cette loi censée s’appliquer dans les cas de détournement de mineurs, de fugue d’adolescentes « amoureuses », est d’autant plus insensée lorsque violence et humiliation ont marqué l’unique rapport entre victime et coupable.

Mais la lecture de ces bribes d’histoires fait prendre conscience que les articles de loi concernant ce dossier ne sont pas les seuls points problématiques. Aucune des témoignantes n’a porté plainte contre son agresseur, de peur de se voir jugée par la société. Et cela n’est rien encore devant l’angoisse de subir le mauvais traitement de la police et de la suspicion qui marque les interrogatoires des femmes violées. Tout au long des lectures, l’absence de soutien moral se fait également ressentir. Les structures habilités à aider ces femmes à se reconstruire après un viol sont absentes et les séquelles sont portées à vie.
Elles sont marocaines ou étrangères résidantes au Maroc.Elles ont témoigné spontanément, à contre coeur certes, mais avec l’espoir que ça puisse changer les choses… Ou ne serait-ce que les soulager de leur souffrance.

A.B : 
Aujourd’hui, je suis une femme brisée. Je dors sous antidépresseurs et j’ai peur de sortir seule dehors, les gens me font peur à tel point que je n’arrive plus à travailler. J’ai démissionné de mon poste et mon seul réconfort est mon conjoint avec qui je vis et qui me soutiens énormément. Mon poids est faible à tel point qu’on voit mes os, je me sens souvent triste, j’ai besoin de la compagnie des gens, mais je me sens mal à l’aise avec eux.
Ma mère est décédée quand j’avais 16 ans suite à une maladie qu’elle a subie des années durant. Trois ans après son décès, on a diagnostiqué un cancer à mon père. Il devait se rendre régulièrement à Casablanca pour ses consultations. A cette époque, ma grand-mère paternelle est morte. Des funérailles ont été organisées. Les gens venaient nous rendre visite, parmi eux un voisin. Alors que mon père avait pris la route pour Casa avec ma sœur pour consulter, celui-ci est venu frapper à la porte et j’ai eu le malheur de lui ouvrir (même pas le faire entrer).
Le voisin savait que j’étais seule, il a forcé la porte et m’a sauvagement violée. Peut-être qu’il me désirait depuis longtemps car j’étais jolie et libérée, sauf que j’avais des limites, je n’avais jamais eu de rapports intimes avec quelqu’un. Mon premier rapport était un viol.
Le gars est reparti tranquillement après, en emportant le récipient que sa mère nous avait prêté pour la cuisine. J’en ai souffert en silence. Je ne pouvais le dire à mon père malade, mon père avec qui j’avais une relation fusionnelle. C’était un professeur avec des idéaux rares aujourd’hui, il m’a beaucoup appris et m’a soutenue quand tous ses amis essayaient de le monter contre nous. Ce papa que j’aimais, je ne pouvais le briser, alors qu’il savait qu’il allait mourir et nous quitter au milieu de vautours. Ma sœur ainée quant à elle, après lui avoir raconté ce qui m’était arrivé, m’a blâmée et m’a culpabilisée : « tu le mérites », me disait-elle. Sa vie n’a pas été facile, mais ce n’était pas une raison pour qu’elle me détruise alors qu’elle était mon seul soutien.
Aujourd’hui, j’ai la rage. Si je recroise cet homme, je n’hésiterai pas à prendre une voiture, l’écraser et me tuer après.

S.F: 
Je me souviens encore des ecchymoses et du sang sur mon corps et ma tête. Ce n’est pas un violeur qui les ont causés, mais mon père quand il a appris que j’avais subi des attouchements de l’épicier du quartier. A l’époque j’avais à peine 6 ans. Je suis une jolie fille, teint lait, cheveux châtains et grands yeux verts. Quand j’étais petite, les gens adoraient me chouchouter, y compris l’épicier chez qui ma famille m’envoyait pour faire des courses. A chaque fois, j’en revenais avec des bons offerts par x.
Un jour, il m’a fait entrer à l’intérieur de sa boutique, il s’est mis à me toucher le corps.
Le soir en prenant le bain, je racontais à la femme de ménage ce qu’il m’avait fait, naïvement, telle une enfant qui décrit ses histoires avec ses petits camarades de classe. La femme de ménage m’a laissé dans la baignoire et est sortie toute pâle le raconter à ma mère, qui à son tour l’a raconté à mon père à son retour du travail. 
Tel un fou, il est sorti crier au scandale et le chercher pour le tabasser. Ne l’ayant pas trouvé, il est rentré à la maison et s’en est pris à moi, jusqu’à ce que je perde connaissance. Le lendemain, je suis quand même allée à l’école, toute couverte de bleus, un œil au beurre noir et des blessures. Mon père est venu me chercher en plein cours pour porter plainte au commissariat. Le commissaire, jadis ami de mon père, en me voyant dans cet état, a blâmé mon père en lui disant qu’il devait le mettre en prison pour ce qu’il m’avait fait. Là, je me suis interposée pour dire « non », car malgré ce qu’il m’avait fait, je refusais qu’on mette mon papa en prison. Je ne me le serai jamais pardonnée.
 Jusqu’aujourd’hui je garde les traces d’un double traumatisme : l’abus dont j’ai été victime et la violence de mon père à mon égard. J’ai longtemps culpabilisé, mais aujourd’hui je sais que ce n’est pas de ma faute. Je ne garde aucune rancœur contre mon père, car c’est le produit de sa société. C’est elle qui doit être remise en question.

F.S : 
J’étais étudiante. Mes parents pensaient que je serais mieux seule dans un appartement, dans lequel ils pourraient venir quand ils le voulaient. C’est vrai que j’étais bien. Mes parents payaient tout au triple de son prix pour s’assurer que je sois bien et en sécurité. Le concierge et les voisins me surveillaient, des fois un peu trop, mais je ne m’en plaignais pas. Il y avait toujours quelqu’un pour attendre que je prenne un taxi le matin. Ayant grandi dans un village, en raison des fonctions occupées par mon père, j’avais le sentiment que Casablanca n’était qu’une grande famille qui m’avait accueillie à bras ouverts. J’avais confiance en tout le monde. Le concierge m’a à maintes reprises interdit d’accepter les propositions de parfaites inconnues pour me faire le ménage. Je pensais qu’il frisait la paranoïa, surtout que je me sentais en sécurité en raison de la proximité de notre maison de la préfecture de police. 
C’est ainsi que lorsque le jeune maçon de l’immeuble en construction en face s’est proposé pour aller me chercher une bouteille de gaz, je n’ai pas refusé. Il était plus jeune que moi et très très gentil. Il faisait des courses pour le concierge et vu que ce dernier n’était pas à la porte, je l’ai laissé me rendre ce service en comptant le payer généreusement. Mais je ne pensais pas que le prix allait être aussi cher. 
Il a mis en place la bouteille de gaz et a accepté une limonade à cause de la chaleur. Il sortait quand je l’ai rappelé pour lui donner un billet. Treize ans plus tard, je n’arrive toujours pas à m’ôter de l’esprit que si je ne l’avais pas rappelé à ce moment-là, ces quelques secondes, il serait parti. 
Il avait marqué un moment d’hésitation, alors j’ai demandé s’il voulait quelque chose. J’ai voulu être gentille avec un garçon qui n’a pas eu les mêmes chances dans la vie que moi. Il s’est jeté sur moi. 
L’incompréhension m’a paralysée. J’ai mis un moment avant de comprendre qu’il me violait. Je n’ai pas pu me débattre. Je l’ai laissé faire. Je n’ai rien senti quand il m’a dépucelé. Je ressentais à peine ses mouvements et la dureté du sol. Je crois même que sur le coup, j’aurais préféré être sur un lit. Je ne me souviens plus de son départ, je crois que je m’étais évanouie. J’ai repris conscience le soir, il faisait nuit et très chaud. J’avais juste le sentiment d’être un bout de viande, un animal comme un autre. 
L’annoncer à mes parents les aurait tués. Je n’avais pas le droit de leur faire ça. Il avait disparu de toute façon.
Ca fait 13 ans que je suis traitée pour des TOC (troubles obsessionnels compulsifs) et pour tentative de suicide. Il m’est arrivée de me saigner le vagin tellement je le nettoie. Il m’est arrivé quelques fois de rencontrer des hommes qui ne me donnaient pas envie de gerber, mais je développe automatiquement un vaginisme (1) malgré mes 10 ans de traitement psychologique.
Je ne sais pas si un jour je pourrais vivre normalement. Je témoigne pour vous aider à protéger d’autres femmes.

H.M :
Je ne sais pas si un témoignage de Française vivant au Maroc est « valable » pour la cause que vous défendez. J’ai été violée par un Marocain sachant que c’était un ami. J’ai toujours été de nature confiante. Je n’ai jamais osé porter plainte.  Je suis Française seule, avec deux mômes et je reçois des hommes chez moi alors que c’est interdit : que faire ? En plus je le connaissais bien ! Enfin je croyais.De l’eau est passée sous les ponts mais je suis fâchée contre ces hommes qui, parce que nous sommes seules avec enfants et « gaourya », pensent que nous sommes facilement « baisables » ou en manque, car plus vierges. J’ai fait de la boxe, je me suis défendue ce soir-là je suis tombée sur un plus costaud que moi.
Je regarde ma page blanche depuis deux jours et même si les faits, les actes de ce soir là sont gravés dans ma mémoire, j’ai du mal à les écrire sur cette feuille. Mes mots, ma vie de ce soir là vont être lus par d’autres yeux, et je ressens un grand malaise à cette idée. Pourtant il le faut.
J’ai été violée et je connaissais cette personne, je la fréquentais amicalement. Nous nous retrouvions souvent pour discuter, parler de nos problèmes, pour sortir. Il venait des fois chez moi pour parler, jouer aux cartes. On regardait un film, on échangeait des points de vues. Il dormait parfois aussi quand il était trop tard pour rentrer chez lui, dans le salon. Nous avons dormi ensemble un soir tout habillés, trop fatigués d’avoir trop parlé, un peu bu et fumé. Nous avons même fait l’amour une fois pour essayer mais c’est tout, nos discussions ont repris le dessus. Et il y a eu ce soir de trop, ce soir là.
J’ai pas compris comment, ni quand cela a basculé. Je me rappelle que nous écoutions de la musique, je me rappelle m’être retournée pour attraper un CD que je voulais lui faire découvrir. En ce moment même où j’écris ces mots, la surprise et la frayeur reviennent.
Il me plaque contre la banquette, je me sens me débattre et crier : mais qu’est tu fous ça va pas?
Sa claque dans ma tête : ta gueule! tu vas aimer!.
Je me débats et j’arrive pas à me libérer, j’ai fait un sport de défense, mais là il est plus fort que moi, j’y arrive pas : mais arrêtes ça tout de suite, t’es malade ?
Ses mains m’écrasent la tête dans les coussins. J’étouffe, j’ai peur. il s’appuie sur moi de tout son poids. Il baisse mon sarouel et ma culotte, il écarte mes jambes et là ça fait mal. je veux m’enfoncer dans cette banquette qui étouffe mes cris et disparaître à jamais. Il tire ma tête en arrière par les cheveux. ça fait mal : alors salope c’est bon hein !
Je pleure je le supplie d’arrêter, mais il continue… je veux que ça finisse j’ai mal, que ce cauchemar finisse je veux me réveiller .
Son râle signe la fin de mon supplice, je suis réveillée. C’est le moment de me sauver, là, il est plus faible je ne sais pas où j’ai trouvé l’énergie pour le repousser, je roule, je me relève et je fonces à la salle de bain. Je verrouille et là je me traite de conne de m’être enfermée chez moi. j’ai même pas pensé à mon téléphone. Je suis assise derrière ma porte et j’attends, je pleure de colère, de rage, de honte, je me traites de tous les noms et j’attends. Je tremble , j’ai froid, très froid, et envie de vomir.
La porte d’entrée claque. J’attends. J’ai toujours froid, je tremble, j’attends une heure, deux heures… Je ne sais plus. Il n’y a plus de bruit, j’ai encore peur, je sors et je fais le tour de mon appartement. Il est parti. Je verrouille tout et retourne dans la salle de bain et je me lave, me lave, me lave, toute l’eau chaude y passe jusqu’à ce qu’elle soit froide. Je me sens sale, souillée dehors et dedans. Il faut que je j’enlève tout cette souillure immonde. Je me sens un peu plus propre, je prends mes vêtements, je les mets à laver. Je sens son odeur partout . c’est horrible, c’est fini.
Je prends mon téléphone j’appelle la police, ça sonne et je raccroche avant d’avoir quelqu’un, qu’est ce que je vais dire : allo, bonjour, je viens de me faire violer par un ami Marocain ? j’imagine la suite du dialogue : mais que faisait un homme chez vous, une femme seule?
B.T:
J’ai commencé à avoir des flashs, je n’arrivais pas à distinguer si c’était des mauvais rêves ou une réalité éloignée. Ces flashs ont commencé vers l’âge de 13 ou 14 ans. C’est sans doute en raison de la rigidité de ma famille vis à vis de mes rapports aux garçons. « C’est une question d’honneur » disaient-ils. Mon père me mettait en garde en me suivant en voiture, me terrorisant avec ses menaces pour que je n’aie aucune histoire avec un garçon. Un souvenir a refait surface à l’insu de mon plein gré.
Ces flashs ont commencé à se répéter de plus belle, même dans mon sommeil. J’avais la sensation d’un pénis entre mes cuisses, un frottement répétitif. Je me rappelle aussi du coton que je mettais dans ma culotte, et j’ai encore des doutes sur une scène : quand les femmes de ménage de ma grand-mère se montraient ma culotte en se demandant si c’était du sang ou autre chose. Je vois encore une des femmes de ménage, mais je n’ose pas lui poser la question.
Je sais où ça s’est passé, mais je n’ose pas pousser la recherche. Après tout à quoi ça sert si ce n’est provoquer un scandale à ma famille ?
J’avais 4 ou 5 ans, mon frère était plus âgé que moi d’un an. En été, toute la famille se réunissait chez mes grands-parents. Pour ne pas être dérangés par les cris et l’agitation des enfants, notre grand-père nous emmenait à la piscine d’un hôtel 4 étoiles à côté de notre maison. Il donnait des sous au maitre-nageur pour qu’il nous surveille et qu’il apprenne à nager à mon frère.
Quand j’ai eu besoin d’aller aux toilettes, j’ai demandé au maitre-nageur de m’orienter. Je me souviens de ma réticence, quand il m’a emmené aux toilettes du sous-sol, sales, pleins de papiers et de sachets par terre (c’est clair que ce n’étaient pas les toilettes des clients). Lorsque j’ai eu fini de faire mes besoins, je lui ai demandé du papier toilette, il a alors rétorqué qu’il n’y en avait pas, mais qu’il allait m’essuyer et m’a demandé d’ouvrir la porte. J’avais mon maillot de bain une pièce mauve enlevé, il m’a demandé de me tourner contre le mur. Jusque-là, je ne comprenais rien, j’ai juste obéi. J’ai alors senti un gros truc qu’il frottait activement en bas, et à chaque fois que je me retournais pour voir, il me demandait de regarder le mur. C’était comme ça à tout le temps durant les vacances d’été. J’ai eu la malchance de tomber sur un pédophile et si ça se trouve mon frère a subi les mêmes actes.
Des dégâts psychologiques sont apparus par la suite, le comportement sévère de nos parents n’a pas arrangé les choses.
Aujourd’hui je me dis que ma famille ne m’a pas protégé, alors leur honneur qu’ils le gardent pour eux.

J. N :

J’ai failli être violée. J’étais en vacances à Marrakech, chez un ami qui était trop occupé pour sortir avec moi le soir. Il m’a donc donné son double de clés. En rentrant une fois à 4h du matin de boîte, je me suis fait agresser à l’intérieur de son immeuble. Après m’avoir frappée et pris tout ce que j’avais sur moi, le gars que j’avais pris pour le gardien m’a poussé puis a commencé à ouvrir la ceinture de son pantalon. J’ai alors couru jusqu’à me retrouver dans le jardin de l’immeuble. Je pouvais voir les fenêtres des habitants, et mes choix ont défilé dans ma tête, j’avais 2 solutions :

- Crier pour que tout le monde sorte, je serais sûre d’être sauvée.

- Ne pas crier, courir en silence et prendre le risque qu’il me rattrape.

J’ai choisi de ne pas crier et de courir sans regarder derrière moi, je ne sais pas comment j’ai fait pour me retrouver dans le salon de mon ami, en larmes et terrorisée. Pourquoi n’ai-je pas crié ? Pourquoi n’ai-je porté plainte ?
Je m’imaginais face à la police, voilà leur première question : « Habites-tu ici ? » « Non, je suis chez un ami ! ». L’amitié n’existe pas dans le jargon de la police, donc je vais me retrouver à expliquer le pourquoi du comment. « Que faisais tu à 4h du matin dans cette tenue ? » « Je viens de rentrer de boîte (automatiquement, pour eux je suis une pute). Bref, je me voyais déjà passer la nuit au commissariat avant même que j’explique ce qui m’était arrivé.
La société n’aide pas, la justice n’en parlons pas, la police n’est pas une protection en soi, la police est une source de problèmes dans ce genre de situation, une victime femme comme dans mon cas sera la première à aller en prison et pour le psychopathe violeur, leur réaction sera : « Il s’est trouvé au bon moment, au bon endroit et a su pêcher la bonne occasion « . 
C’est donc pour cela que la plupart préfèrent le silence? La société a-t-elle réussie à nous convaincre que même en étant victimes, nous avions une part de responsabilité dans ce qui nous arrive ? Ou le poids des tabous et des non-dits est tel qu’on préfère ne pas mêler nos noms à une histoire d’agression sexuelle ? 
Je refuse de croire que nous ne pouvons rien faire d’autre que subir. J’étouffe de vivre dans une société qui, à force de pression, pousse des parents à préférer la notion d’« honneur » et de « réputation » à leur fille. Une société qui oblige les femmes à protéger leurs bourreaux par peur du scandale. 
Aujourd’hui, il s’agit de se révolter contre cette société gangrénée par l’hypocrisie, qui n‘aime pas les femmes. Il s’agit de dénoncer cette justice qui donne raison aux violeurs. Aujourd’hui, il s’agit de comprendre que la soumission n’est pas la seule alternative car n’oublions jamais que « la raison la plus courante d’abandonner notre pouvoir est de croire que nous n’en avons aucun ».

N.K : 
Le gars bosse juste en face du bâtiment où je suis. Il m’observait depuis un moment apparemment. Puis, un jour, il a pris l’ascenseur avec moi et m’a abordée. On s’est présenté l’un à l’autre. On s’est revu à la pause de midi pour prendre le déjeuner ensemble. Il était calme et il n’avait pas l’air d’un psychopathe. Il m’a donné rendez vous après le boulot dans un café mais j’ai refusé, car je préférais ne pas trop m’afficher avec quelqu’un étant en période de divorce.
Après, il m’a appelée toute l’après midi au bureau pour que j’accepte son invitation. Je ne voulais toujours pas. A 17h30, je suis sorti du boulot, il m’attendait et m’a proposé de me raccompagner en voiture au parking (ma voiture était garée à 10 minutes de marche).
Une fois installés dans la voiture avec les portières fermées, il a changé de discours. Il a commencé à critiquer ma manière de m’habiller, à dire que c’était très prêt du corps, que ça montrait mes formes. Il a essayé de me toucher les jambes, très violemment j’ai repoussé sa main. Au lieu de se diriger vers le parking, il a accéléré jusqu’à la forêt de Bouskoura. J’étais morte de peur. Il s’est arrêté et il m’a forcé de l’embrasser, j’ai commencé à crier mais sans espoir, car je savais qu’il n’y avait personne. Apres, il m’a dit qu’il ne me ferait pas de mal, sous-entendu qu’il n’allait pas me violer. Mais que je l’avais tellement excité, que je devais absolument le sucer pour qu’il se calme et ne me viole pas. Il m’a obligé. Seule, personne pour m’aider, personne ne m’avait vu monter dans sa voiture. J’ai donc cédé…c’était un cauchemar. Puis il m’a déposé en silence près de ma voiture. Je voulais tellement réagir et lui rendre le mal qu’il m’avait fait. Mais comme c’était aussi de ma faute parce qu’il ne m’avait pas obligé à monter avec lui, et que surtout pour tout le monde, j’était une femme mariée… J’ai même pensé à payer des gars costauds pour le tabasser. Mais je n’avais pas ce genre de contacts dans mon répertoire. Je le vois tout le temps traîner et j’espère qu’il n’a pas fait d’autres victimes.

J.K: 
On dit que le temps est guérisseur. Ceci dit, il y a des traumatismes qui mettent le temps à rude épreuve, résultat : la relativité l’emporte toujours et encore, car il y a des blessures que le temps ne peut guère soigner, on lui laissera les petits maux de cœur, car les traumatismes liés aux agressions sexuelles sont une autre paire de manche. Il y a 17 ans ma vie a basculé, la vie était aussi belle qu’elle pouvait l’être pour une ado dont le futur semblait être tracé. Il y a 17 ans je suis devenue une statistique. Huit femmes violées sur 10 décident de porter le lourd fardeau du silence. Je vais vous épargner les détails sordides de mon viol. Je me souviens dans quel état j’étais rentrée chez moi ce jour là, il n y avait personne, mes parents étaient en voyage et c’était une aubaine… on n’allait pas voir que mon regard s’était éteint… je me souviens de l’eau qui me brulais la peau sous la douche, sa voix, son rire, de l’eau encore plus chaude, de la voix qui grondait dans ma tête : finissons-en… j’ai essayé de me couper les veines ce jour, et je ne serais probablement pas dans le monde des vivants aujourd’hui si ce n’était pour le retour précipité de mes parents de voyage, car parait-il, ma mère avait eu un mauvais pressentiment à mon sujet, ah ! si tu savais à quel point tu étais dans le vrai, maman!. J’étais toujours sous l’eau, et en entendant ma mère qui m’appelait « joyeusement », je m’étais dit que pour rien au monde je ne voudrais les priver de ce droit à l’insouciance et la paix, dont un autre m’avait privée. J’ai vécu toute une année paralysée par la peur, je me sentais faible et je ne parle pas de faiblesse physique. Je voyais toujours mon agresseur, ce qui constituait une réelle torture psychologique vu que je revoyais le drame presque en boucle. Mes parents voyaient que je n’étais plus la même personne, j’étais devenue violente puisqu’au fond je leur en voulais de vivre dans ce calme que « j’avais » choisi pour eux, c’était à eux de prendre soin de moi, de me consoler et non l’inverse. Ils m’ont envoyé chez un psy. Mais la pression était bien trop forte et j’ai craqué, je suis restée 4 jours dans le coma après une tentative de suicide. Encore une fois, en voyant la détresse de mes parents à la clinique, j’avais pris la ferme décision de leur ramener leur fille. Je devais soit assumer mon silence soit parler haut et clair. Je n’en ai pas eu le courage encore une fois, je me disais encore que ce que j’avais de plus pure dans ma vie était que mes parents me voyaient toujours comme leur « petite fille ». J’ai fait semblant de reprendre goût à la vie. J’avais quitté le Maroc pour mes études et je pensais que les choses iraient mieux maintenant que je quittais cet environnement malsain, mais je n’ignorais pas que mes démons allaient m’accompagner. J’ai fait semblant pendant des années. Les gens ne me faisaient pas peur, je trouvais simplement l’humain « curieux ». Au fond de ma dépression j’essayais de rester continuellement consciente d’une chose : je ne pouvais pas permettre à mon violeur de détruire ma vie. Il aurait gagné et je n’allais pas baisser les armes sans m’être battue contre ces démons qui me pourrissaient la vie. J’ai l’impression que pendant longtemps j’ai été dissociée de la réalité, enfin, de ma réalité, je m’étais créée une autre histoire, je ne parlais à personne de mon viol, car ce que j’ai appris avec l’expérience est que les gens ont une capacité légendaire à appliquer ce qui me semblait être une amnésie sélective, j’ai raconté mon histoire à quelques amis de confiance qui ont évidemment félicité comment je m’en étais sorti, et j’ai vu la même lueur de panique passer dans leurs yeux, ils auraient préféré ne pas savoir, je crois. Bref, j’étais jeune, et en toute humilité j’avais les hommes que je voulais, ce n’était que des chiens après tout! Et schéma classique, je me vengeais inconsciemment sur ceux qui ne m’avaient rien fait, mais qu’importe, j’avais enfin le pouvoir. L’illusion du pouvoir plutôt, car à chaque fois c’était un petit bout de la vraie moi que j’étouffais, mais peu importe, j’arrivais à avancer dans la vie sans que personne ne puisse se douter du feu qui me consumait. Je pouvais être en pleine soirée et avoir un des plusieurs flashback du viol, je serrais la mâchoire pendant un bref instant et j’affichais rapidement ce grand sourire, qui devenait glacial avec le temps. Je n’étais plus une « victime », j’étais devenue une « survivor ». A défaut de pouvoir me venger de mes agresseurs, j’ai voulu prendre ma revanche sur la vie, et le seul moyen que je voyais était la réussite professionnelle, vu que ma vie sentimentale était un échec puisque je n’avais rien à donner et n’étais pas non plus prête à recevoir. Et maintenant que la réussite professionnelle était acquise, que j’étais une survivor, une femme de caractère, pourquoi ce vide? Pourquoi me sentir seule même en étant accompagnée ? La réponse était toute simple et claire comme de l’eau de roche: je faisais toujours semblant! J’avais oublié le pilote automatique en marche, ce n’était pas moi qui avait le contrôle de ma vie mais cette autre personne qui malgré son assurance affichée avait simplement peur du rejet, peur de ne pas être digne d’être aimée et qu’elle n’était bonne qu’à être « utilisée ». Quelqu’un d’autre vivait ma vie et le constat que je faisais de mon parcours était désolant, j’étais en mode autodestruction et je me suis rendue compte que pendant des années il y avait une seule et unique question qui me taraudait : quelle aurait été ma vie si je n’avais pas été agressée? Et la réponse venait naturellement : Ben, je serai la même personne gentille, confiante et aimante que j’étais avant l’incident. J’ai eu un moment Eureka, un moment de délivrance en écoutant mon cœur pour prendre conscience que cette personne était toujours là, que j’avais été victime de viol mais que j’avais la responsabilité, oui responsabilité, de reprendre ma personne en main, l’obligation de réapprendre à m’aimer, je n’étais coupable de rien, je ne devais avoir honte de rien et je ne pouvais surtout plus me poser éternellement cette question insidieuse car je ne pouvais plus permettre à mon statut de victime de faire partie de mon identité. J’étais bien au dessus de ça, je ne regrette aucune de mes décisions, aucun de mes actes, j’ai vécu ce que j’avais à vivre et c’était mon mécanisme d’adaptation à moi. Non, le temps ne guérit rien, mais il nous permet de nous adapter à certaine situations traumatisantes.
Depuis, j’ai appris à demander pardon aux êtres que j’avais blessé, à me pardonner les erreurs que j’avais pu commettre en essayant de survivre, à enfin comprendre que je ne suis en aucun cas responsable de ce qui m’était arrivé, je ne culpabilise plus, j’ai réappris à aimer la vie, les autres et surtout à aimer la personne qui importe le plus dans ma vie : moi. Je pouvais avoir ces fameux flashbacks, mais ils ne font plus mal. J’ai appris à laisser aller le drame. J’aime ce que je suis, et j’en suis reconnaissante à la vie.
Un jour par une belle matinée d’automne, dans une terrasse où je sirotais un café, j’ai cru voir un visage bien familier, le visage du vice. Mon cœur a bondit, et ma réaction a été de baisser la tête immédiatement… toutes les émotions passées remontaient à la surface, et cette fois une voix me disait que si quelqu’un devait baisser la tête c’était lui, que je devais garder la tête bien haute et bien fière. Ce que je fis. Je me suis levée en même temps décidée à aller lui parler, ou le frapper. Je ne le saurai jamais. J’ignore comment décrire le spectacle que j’ai vu en face en me levant. C’était bel et bien lui, il n’avait plus rien du petit beau gosse snob, con et arrogant, il était en loque et aliéné. Je ne savais pas si rire ou pleurer. Godot ne se fait pas toujours attendre il semblerait. J’ai même eu de la peine pour lui (rien qu’un peu), et ce sentiment m’a permis d’affirmer que ce chapitre était clos. J’étais libre.

L.M :
Le viol ne se passe hélas pas que dans la rue. La virginité n’a jamais été pour moi d’une importance capitale, mais j’ai toujours rêvé de passer le cap avec l’homme que j’aimerais et au moment de mon choix. Pas de chance : j’ai été droguée… puis violée par mon petit ami alors étudiant en médecine. Je n’avais que 17 ans.
Lorsque j’ai décidé de passer à l’acte, je me suis rendue compte que je n’avais plus d’hymen. Et j’ai compris que l’histoire que racontaient nos amis en commun était en fait la mienne.
Ca fait plus de trente ans… Et c’est comme si c’était hier. Voila, c’était mon témoignage.

(1) Vaginisme : Le vaginisme est un processus psychophysiologique complexe qui interdit toute pénétration vaginale. L’acte sexuel est ainsi impossible, le pénis ne pouvant entrer sans être à l’origine de vives douleurs.