3 questions à Catherine Graciet (co-auteur de « Le Roi prédateur »)


Quelles sont les conséquences pour la société marocaine de l’absolutisme économique que vous décrivez dans votre livre ?

La première d’entre elle est de transformer les citoyens marocains en clients des entreprises royales. C’est absolument scandaleux et cela ne passe d’ailleurs plus auprès de pans de plus en plus larges de l’opinion publique marocaine comme on a pu le voir sur les pancartes des manifestants du 20 Février et comme on le voit lors des émeutes qui explosent régulièrement dans différentes villes du royaume.

Autre conséquence de l’absolutisme économique : un climat des affaires malsain, ce qui constitue clairement un frein aux investissements étrangers au Maroc. Et cela se voit au niveau des chiffres : selon l’Office des changes marocain, les investissements directs étrangers (IDE) au royaume ont chuté de 35% en 2011. C’est énorme et cela ne s’explique pas uniquement par la crise économique. En effet, l’absolutisme économique de la monarchie marocaine  fait que les entreprises royales qui interviennent sur des secteurs rentables ne tolèrent aucune concurrence sérieuse. Le jeu est faussé d’avance. C’est par exemple le cas avec La Centrale Laitière qui mène depuis longtemps une véritable guerre contre Jaouda ou de Lesieur (avant sa vente) qui a tenté d’éjecter Savola du marché de l’huile. Pour parvenir à leurs fins, les entreprises de Sa Majesté n’hésitent de surcroît pas à instrumentaliser la justice pour obtenir gain de cause lorsqu’un concurrent en réfère aux tribunaux. Ces mauvaises manières rebutent les investisseurs qui sont lucides.

Dans quelle mesure les revendications de l’année 2011 au Maroc ont-elles été comprises et prises en compte par le Palais ?

En 2011, les manifestations du mouvement du 20 Février et l’onde de chocs des révolutions en Tunisie, en Egypte, en Libye et au Yémen ont contraint le Palais à évoluer. La réforme de la constitution, les élections législatives les plus transparentes qu’ait connues le Maroc en 2011, la nomination d’un Premier ministre islamiste en témoignent. Malheureusement, le Palais tient un double discours. En effet, en vertu de la nouvelle constitution, le roi conserve l’essentiel des pouvoirs. Pire, il se permet — et même pas en cachette — de constituer un gouvernement de l’ombre composé de conseillers royaux et qu’a rejoint son ami d’enfance Fouad Ali EL Himma, pourtant détesté par la population. Le tout au nez et à la barbe du gouvernement PJD ! La logique du Palais est la même sur le plan économique. D’un côté, le Palais se sépare d’entreprises dont la prédation était devenue trop visible et, de l’autre, se taille la part du lion dans le domaine en plein essor de l’éolien avec la société Nareva, filiale à 100 % de SNI-ONA ! Concernant ces deux holdings qui ont fusionné en 2010, on ne peut d’ailleurs que déplorer que cette fusion ait entrainé le retrait de la Bourse des deux entités qui évoluent maintenant en dehors de tout contrôle. Contrairement à ce que veulent faire croire les communicants du Palais, l’opacité reste la règle dès qu’il s’agit du Roi et de son argent.

Que révèle cette politique économique en termes de réorientation des alliances stratégiques, notamment avec la France ?

Comme pour la Tunisie à l’époque de Ben Ali, la position de la France à l’égard du Maroc est immuable : c’est un pays ami dont Paris soutiendra le régime jusqu’au bout et de façon inconditionnelle. Par exemple, au sein de l’Union Européenne, la France tente de bloquer les initiatives de pays, notamment nordiques, qui pensent qu’il faudrait conditionner l’aide financière accordée au Maroc aux progrès en matière de droits de l’Homme. Il s’agit de relations d’Etat à Etat, voire de chefs d’Etat à chefs d’Etat qui sont ensuite relayées par les élites (anciens de l’école Polytechnique, des grandes écoles de commerce françaises…) des deux pays. Malgré ces liens très forts où une part d’irrationnel est présente, les choses bougent subrepticement. Il y a certes la baisse des investissements, notamment français, mentionnés plus haut, l’attitude de la monarchie à l’égard de grands groupes français en 2006 et 2007 qui a laissé des traces chez le patronat français… Mais il y a aussi et surtout l’attitude du roi Mohammed VI. Si de grandes entreprises françaises comme Alstom ainsi que de nombreuses PME remportent des marchés au Maroc, force est de constater que, contrairement à son père Hassan II, Mohammed VI se tourne de plus en plus vers les pays du Golfe persique pour trouver de nouveaux partenaires économiques. Après les Emirats et dans une certaine mesure l’Arabie Saoudite, le Maroc se rapproche considérablement du très riche Qatar…

Propos recueillis par Qandisha