Qui me protège de la police?

« La police est au service du peuple », dit-on. Le tout est de savoir de quel peuple il s’agit !

« Ne t’énerve pas Fedwa. ça devait bien t’arriver une fois dans ta vie… », me dit le pauvre ami qui m’a rendu le service de me ramener chez moi, au lieu de me laisser prendre ce taxi patibulaire. Il essayait certes de rigoler pour apaiser la tension, surtout après toutes les menaces à peine masquées qu’il s’est pris de la part de deux racketteurs en uniformes.

La soirée était décidément trop bien pour finir en beauté. L’anniversaire d’une amie, une bande d’amis hilares et un dernier verre chez elle pour achever de lui souhaiter tout le bien qu’elle mérite. En sortant, vers les coups de 2h du matin, j’évite à des amis de faire le grand détour pour me déposer, en demandant ce service à la personne qui habite le plus près de chez moi. Quoi de plus normal?

Très cher ami, pardon ! Je n’ai jamais pu imaginer que je puisse une tare. Je n’ai jamais cru pouvoir être un motif de menace de foutre ta carrière en l’air, ni de te trainer menotté au commissariat. Mais que veux-tu? Je ne suis qu’une femme moi… Je ne peux qu’être de moeurs légères et de vertue aussi petite que ma robe, n’est-ce pas ?

Dès que nos deux motards nous demandent de nous arrêter, je sors le plus naturellement de la voiture pour assister à l’examen de nos pièces d’identité et pour répondre aux éventuelles questions de routine. À peine le nez dehors, le plus gros d’entre les deux, me demande de regagner la voiture en employant un ton grossi pour l’occasion. Je n’ai pas encore le temps de rétorquer, que l’autre « gentil flic » me demande de « me mettre à l’aise » et de les laisser discuter avec leur « ami ».

Pour ne pas contrarier le pote, je regagne la voiture et j’y reste un moment, où des bribes de conversation qui me parvenaient, me donnaient des brûlures d’estomac.

« Ta femme sait que tu traines à cette heure avec cette fille? » (si tu remplaces fille par animal, le ton serait plus cohérent).

« C’est qui, elle? » (Une nana que tu connaîtras inchallah).

« C’est dommage, on ne voulait pas gâcher ta carrière, mais là tu ne nous laisses pas le choix! » (yak assi!)

J’en pouvais plus alors je suis sortie.

« Puis-je savoir quel est le problème? »

« Remontez- llah ykhalik ! On fait notre travail de veiller à la sécurité des gens. »

« Non je veux savoir ce qui se passe? Vous me faites un scandale devant chez moi là! On rentre d’une soirée, vous préférez que je prenne un taxi? C’est plus sûr pour vous? Ou n’ai-je le droit de sortir que si j’ai une voiture? »

Gentil-flic : « pourquoi tu ne lui achètes pas une voiture l’ami? » (gentil-flic ça peut être très con aussi)

Le pote : « Pourquoi je lui achèterais quoi que ce soit? Elle a les moyennes de s’offrir ce qu’elle veut. C’est pas bien ce que vous faites là ».

Le gros :  » On fait notre travail ».

Le pote:  » Voilà mon tel, appelez ma femme et demandez lui qui est Fedwa ».

Le gros: « Mais non, on doit le faire au commissariat et réveiller votre femme et la ramener au commissariat et blablablablabla! »

Moi : « Allons-y donc, qu’est-ce qu’on attend? »

Je rentre mettre la ceinture de sécurité sous le regard haineux des deux motards. J’attends, toujours et encore, mais il ne vient pas… Pas tout de suite. D’autres bribes ulcérants me parviennent :

 » Qu’est-ce que fait une fille  dehors? » (Et de quoi je me mêle?)

 » ma bghitich thella fina » (C’est la phase négociation)

 » Tu parais respectable, dommage ».

Tout ça en évitant de me dire leur mépris en pleine figure. Un mépris à la fois de l’homme frustré devant l’indépendance d’une femme, associé à celui du policier jonglant avec un pouvoir qui le dépasse, qui en fait un surhomme au lieu de lui courber l’échine, comme devrait lui peser la responsabilité de protéger les concitoyens.

Je ne sais par quel miracle, ils ont compris que le portefeuille de mon pote était aussi vide que leur cervelle (ça a coûté l’annif : à qui de droit !). Et là, miracle marocain, il déguerpissent en vitesse, en nous rendant les documents, oubliant immédiatement tous les grands discours sur la sécurité et le bien-être des citoyens et sans se soucier de vérifier si le pote va monter terminer sa nuit dans mes bras parfumés…

J’ai été meurtrie. D’abord parce qu’ils étaient trop loin pour que je les enregistre, puis parce que je n’ai pas visité ce commissariat. J’aurais aimé en profiter pour déposer plainte tant que j’y suis, d’abord pour racket, pour manque de respect et intimidation d’une citoyenne et pour diffamation. Non que je ne reçoive pas d’hommes chez moi, mais parce que je n’avais pas la réputation de la pute du quartier. Le fait est qu’il y avait une amie innocente dans les bras de Morphée et qu’il était injuste de mettre fin à leur étreinte.

Il est 3h du mat. Et au lieu de me coucher pour me réveiller à 7h, je suis en train d’écumer ma rage contre mon pauvre mac (encore un mot louche). Je n’ai rien contre le fait de me faire contrôler, mais je n’ai pas à subir l’humiliation d’un racketteur. Je n’ai pas à payer le prix de mon indépendance de ma réputation et de ma dignité. Je n’ai pas à me faire intimider par quiconque veut arrondir ses fins de mois et me faire laisser entendre que je suis au pire une péripatéticienne de passage, au mieux une maîtresse. J’aurais mieux vécu un vol direct, mais me faire harceler de la sorte par ceux qui sont censés me protéger, qui ne sont jamais là quand on a besoin d’eux, me donne la gerbe.

Ce que subissent les femmes est d’autant plus dégradant qu’on ne les considère même pas comme des citoyens à part entière. ça ne t’adresse pas la parole, ou sinon sur un ton dédaigneux, ça parle de toi à la troisième personne, ça t’associe automatiquement à un délit de moeurs (j’aurais presque envie qu’on me prenne pour un gangster ou un dealer)… Et ça te méprise quand tu veux suivre les procédures légales en allant au commissariat !

J’entends d’ici l’argument bateau qui te parle de sureté et de morale publique. Mais sur quelle base légale a-t-on le droit d’estimer qu’un rapport ou un contact est hors la loi? Si la législature est islamique, ne devons nous pas attendre qu’il y ait délit et le prouver? Et en quoi un rapport consentant porterait-il atteinte à la moralité publique, du moment qu’il est fait dans l’intimité?

Sans sombrer dans les méandres de la logique législative, du moment qu’il y a corruption dans le milieu de la sureté nationale et que la priorité de certains policiers est plus pécuniaire que morale, j’estime qu’il est de mon droit de revendiquer la levée de l’embargo sur le postérieur de la femme marocaine. Quant à la prostitution, ils savent très bien comment la maîtriser.

Sur ce, cher ami, j’espère que la prochaine fois qu’on se croisera, si jamais tu remets les pieds au café littéraire, tu me proposeras quand même de me déposer. Juste pour te rassurer, je prendrai quand même un taxi…