Vos papiers s’il vous plaît !

C’est aujourd’hui un fait avéré : Nous vivons dans une société rongée par la schizophrénie et gangrénée par la corruption. Evoluant dans un contexte à deux vitesses, entre tabous et libération des mœurs, entre traditions et modernité, nous avons développé une personnalité à géométrie variable en accord avec notre société.

Quelque part au milieu de ce marasme, se trouve notre rapport ambigu à la mixité. Les relations hommes-femmes sont toujours difficiles à gérer au Maroc. Elles sont souvent suspectes si elles n’entrent dans aucunes de ces deux cases : Liens de mariage – liens de parenté. Elles sont d’ailleurs tellement suspectes que beaucoup ont déjà vécu ce moment surréaliste où on se retrouve à justifier, devant un agent de police, pourquoi l’être en notre compagnie est de sexe opposé, alors que rien de légal ou familial ne nous lie à lui. N’ayant jamais vécu ce moment tragi-comique, je demande autour de moi. Les expériences fusent.

Une collègue mariée, me dit avoir été accusée d’atteinte à la pudeur parce qu’elle a fait la bise à son mari en le déposant à la gare. « Mon mari est resté calme, mais au final, ce qui nous a évité le passage au commissariat, c’est que l’agent a fini par remarquer que j’étais enceinte et nous a donc laissé partir après une leçon de morale !».

Une copine célibataire m’explique : « Tu vas rarement arriver à la case commissariat, ce n’est pas le but, le but est de te faire peur et de te faire raquer. Tu sais que tu ne fais rien de mal, tu tentes l’argumentaire de la raison ou tu expliques qu’on vit dans une société mixte, nous étudions et travaillons dans le même espace, où est le mal qu’un ami te dépose chez toi après un dîner, etc etc mais généralement, tu as en face de toi un : « Chouuuuufi a lalla, hnaya keyn rajlek bel wra9 wela khouk »… Alors tu paies pour échapper à l’absurdité de la situation « .

Le pire c’est que nous en sommes arrivés à accepter ce genre d’incidents comme un risque à envisager avant chaque sortie ou voyage, que ce soit en groupe d’amis ou à deux. Et aujourd’hui la présence d’agents de sécurité censée nous apaiser et nous inspirer confiance, nous stresse, comme en témoigne un ami : « Je dinais avec mon amie un soir en pleine semaine dans un restaurant à Gautier. Comme nous habitions tous les deux à Maarif, je lui ai proposé de la raccompagner à pied chez elle, surtout qu’il était à peine 23h. J’avais remarqué au bout de la rue deux policiers dont la présence dans cette rue sombre m’a rassurée. Mais une fois arrivés à leur niveau, ils nous ont demandé nos CIN et ont commencé à nous interroger : « qui est cette fille ? », « Qu’est ce que vous faites ici à cette heure tardive ? » etc… Ils menaçaient d’appeler une fourgonnette pour nous emmener au poste le plus proche, afin de faire une enquête. Quand ils ont remarqué que je n’ai pas paniqué et que je suis prêt à aller avec eux au commissariat, le 2ème policier a isolé la fille et lui a fait peur en lui expliquant ce qui se passe pour les filles une fois au poste de police. Quand j’ai vu mon amie pleurer, j’ai du céder et payer, car mon entêtement l’impliquait également».

Je peux très bien comprendre qu’une telle situation est plus difficile pour une femme que pour un homme, étant donné ce qu’un passage au commissariat pour un tel motif peut avoir comme conséquences pour sa réputation et sa relation avec sa famille. Si un homme peut assumer la tactique de tekhraj l3aynine et suivre l’agent jusqu’au poste, c’est plus difficile pour la fille qui s’imagine déjà appelant son père telle une gamine pries en faute par le directeur d’école pour lui dire : « papa tu peux venir dire au monsieur que je ne suis pas une prostituée s’il te plait ».

En imposant ce schéma manichéen de relations hommes-femmes, certains éléments de la police ont trouvé là un business juteux. Avoir la paix a son prix. Bien sur, ce n’est pas la peine que ces raquetteurs nous brandissent la sacro-sainte morale pour se justifier ou des discours du genre, nous sommes en terre d’islam, nous ne sommes pas des européens, ou d’autres excuses identitaires qui témoignent surtout de l’hypocrisie sociale dans laquelle nous vivons. En effet, comment accepter des sermons moralisateurs de personnes corrompues.

Pourtant, même en étant révoltés, nous subissons avec fatalité ces abus car on a appris à cohabiter avec l’absurde et avec l’injuste. La certitude que rien ne changera, la peur de représailles et une ignorance des textes de lois paralysent toutes nos pulsions rebelles. On a dû coup complètement oublié le rôle principale de la police, on ne demande plus qu’Ils assurent notre sécurité et nous protègent de toute menace, on veut seulement que « mayti7ch fina lblane chi nhar ».

Alors que je me révolte devant une police liberticide face à ma copine (ok c’est plus facile) : « Non mais attends, cette nouvelle constitution tant acclamée nous garantit (à priori) à tous la liberté de circuler avec qui on veut dans l’espace publique, alors je m’excuse mais merde… ». Elle met fin à mes délires et conclut la question : « Ecoutes, tu vas finir toi aussi par comprendre les règles, c’est simple :

1/ En sortie, prévoir le budget restau, boite et police.

2/ Quoi qu’il arrive, des billets te sortiront d’affaires.

3/ Il ne faut jamais chercher à savoir pourquoi tu es emmerdé, essaies plutôt de négocier pour que ça te coûte le moins possible ! ».