Les islamistes (v)ont-ils volé(er) la révolution ?

Réponse à l’article   « Démocratie » ou «   dictature de la majorité » ?

Suite à la lecture de l’article proposé par M. Kamal Abdelilah, je me devais de réagir face à tant de contre-vérités et d’analogies faites sans aucune contextualisation ni même preuve d’une quelconque connaissance du contexte iranien.

Les progressistes médiatiques hégémonistes ont tendance à relayer l’idée qu’après le printemps arabe, est venu l’hiver islamiste.Pour se faire je répondrai point par point, en inversant enfin le regard accusateur porté sur les islamistes. Non pas que je sois islamiste, au contraire, militant politique dans un parti de gauche, jeune issu de la classe moyenne supérieure, poursuivant des études universitaires et féministe, je suis ce que l’on peut appeler un héritier, profondément séculier, mais également profondément attaché au principe d’honnêteté intellectuelle : pour changer les choses, il faut d’abord se changer soi-même et profondément, en lutte contre le « ce n’est pas moi, c’est les autres ».

L’auteur se réfère à la révolution française de par sa popularité au sein de la société civile. C’est en effet ce qui a manqué aux révolutionnaires partout dans la zone Maghreb/moyen-orient pour parvenir à dessiner une société plus juste. Ceci étant dit, cela est-il la faute des partis islamistes ? Non absolument pas, ces mêmes partis islamistes, que l’on diabolise, servent à masquer la pauvreté intellectuelle et militante de celles et ceux qui se prétendent « élite ».

En effet, les partis islamistes via des associations caritatives ont su s’organiser pour aider les plus démuni-e-s. Et ce notamment en période de catastrophes naturelles, de grande misère au quotidien, là où les élites progressistes se réunissaient dans les salles fermées à débattre des idées.

L’auteur tente la comparaison, trop évidente, avec l’Iran d’après 1979. Il est profondément facile, hasardeux et intellectuellement navrant d’évoquer une situation qu’on ne maitrise pas. L’accession de Khomeiny comme guide suprême de la révolution islamique a été soutenue par les élites intellectuelles iraniennes de l’époque. Nombreuses ont été les femmes y compris séculières à le soutenir, car son projet était de donner des droits aux femmes justement. Le guide iranien n’est pas arrivé au pouvoir par la terreur, mais bien par le biais d’un soutien populaire, qui traversait toutes les classes socio-économiques iraniennes, qui souhaitaient renverser Mohammad Reza Pahlavi. Ne prenez pas en otage la société iranienne qui, malgré sa situation actuelle, est vivante au niveau des mouvements sociaux et notamment de la massification scolaire des femmes. En effet, il y a aujourd’hui plus de femmes diplômées du supérieur que d’hommes dans ce pays. Ce sont elles qui feront chuter le régime iranien. Mais avant cela, elles se sont instruites plutôt que de plaindre leur sort, laissant ce travail médiatique aux occidentales sans accord de leur part et ne connaissant rien de leurs expériences de vies en Iran.

Il nous est dit : « dictature de la majorité ». Quelle est l’origine de cette majorité ? Le peuple qui accorde son suffrage à des candidat-e-s qui ont leur confiance et qui ont fait preuve d’une réelle proximité ? Il est évident que les donneurs de leçons au Maroc, comme ailleurs, habitent les grandes villes riches des pays en période de révolution. Là est bien le problème. Si les islamistes sont majoritaires, c’est aussi et surtout parce que les progressistes ne se sont jamais organisé-e-s sérieusement en dehors de ces grandes villes. Où est donc la dictature ? Si c’est en réalité l’incapacité des « modernistes » à écouter le peuple ordinaire.

Si l’on suit la typologie factorielle explicative donnée de la montée des islamistes au Maroc comme ailleurs, il nous est expliqué ceci : « la grande majorité de la population vit une pauvreté économique et intellectuelle conjuguée à un sentiment d’injustice, de désespoir et de corruption généralisée. ». Que faisaient les partis progressistes dans des salles fermées dans les grandes villes pendant que les islamistes tenaient meeting dans l’espace public et les villes secondaires et les villages ?

« La grande majorité de la population est composée de croyants profondément conservateurs, qui pensent en toute sincérité que l’Islam constitue le meilleur référentiel pour l’organisation de la société et la meilleure source pour le droit et la législation. » 

D’où parlez-vous, de quel droit parlez-vous de la grande majorité des citoyen-ne-s comme étant profondément conservateurs/trices ? Pouvez-vous fournir des chiffres, des données empiriques ? Des entretiens auprès de la population, représentatifs qui valident vos thèses ? Au-delà d’un jugement moralisateur qui n’honore personne, pouvons-nous quantifier ces « profondément conservateurs » ? Non, alors abstenons-nous. S’il est vrai qu’une majorité se réfère au religieux, il est surtout question d’histoire et de politique.

Dans un pays comme le Maroc où les sujets n’ont encore que peu d’expérience politique libre de par le fait que le régime soit monarchique et théologique, le référentiel religieux se comprend. De même en Tunisie, où le pays sort d’une manière admirable de 50 ans de dictature, bourguibienne puis benaliste. Durant ces cinquante dernières années, la Tunisie n’a jamais connu l’exercice démocratique. Pire, les autocrates qui se sont succédés, ont muselé l’opposition qui s’est organisée tout au long de ces années, contrairement aux progressistes qui attendaient sans doute le bon Dieu pour le faire, considérer toute la population, et non une partie, et enfin se rassembler.

Qui êtes-vous pour dire que la majorité est conservatrice ? N’y a-t-il pas « d’entre-deux », entre les islamistes et les non-croyant-e-s au Maghreb et au Moyen-Orient ?

Bien sûr que si ! et ils/elles sont nombreux/ses. Mais nombreux/ses à qui personne n’explique clairement le principe de sécularisation, permettant la liberté de croyance et de non-croyance en faisant des affaires religieuses une affaire privée.

Trop longtemps, la laïcité (terme que je n’emploie pas, car trop connoté français et galvaudé en France) a été expliqué comme étant de l’athéisme. Où est donc l’effort des « progressistes » pour enfin rétablir une vérité ?

N’attendons rien des islamistes, mais faisons notre propre auto-critique.

L’opposition monde arabe/modernité est à bannir.

Les islamistes auraient confisqué les révolutions porteuses d’espoir. Mais bien naïfs/ves sont celles/ceux qui croient que dans des mouvements sociaux les intérêts sont tous convergents. Les plus organisés l’ont emporté, les plus convaincus également. Pourquoi ne pas vouloir admettre que une majorité souhaite un régime où le référentiel religieux guide le politique ?

De plus, qu’est ce que recouvre la modernité ? Le fait de ne pas porter le foulard islamique ? Le fait de calquer son modèle sur le modèle occidental ? Donner des droits aux femmes ? C’est justement au nom de la modernité que l’Iran avait interdit le tchador dans l’espace public en 1939. C’est au nom de cette modernité que le protectorat français l’a fait également au Maroc dans les années 1930, en interdisant aux femmes de porter une djellaba, au nom de l’émancipation. Cela allait se poursuivre d’un commun accord entre les indépendantistes, l’autorité française et Mohammed V qui verrait l’éclosion de figure de proue de la liberté telle, Feu Lalla Aïcha qui par son dévoilement public lors de son discours de Tanger en 1947 devait faire entrer les femmes marocaines dans une nouvelle ère. (Zakya Daoud, Féminisme et politique au Maghreb, des décennies de luttes).

C’est toujours au nom de cette modernité versus arriération des femmes arabes, que Bourguiba puis Ben Ali ont interdit le port du hijab dans les administrations publiques en Tunisie, à l’aide de la tristement célèbre circulaire 108, adoptée en 1981 et abrogée en 2011 après la révolution. Les « grands libérateurs des femmes » sont en réalité ceux qui ont voulu imposer un modèle à beaucoup d’autres.

Le vote massif des femmes en faveur des islamistes trouve également une réponse ici. Non ces femmes ne sont pas des arriérées, sans culture politique. Elles n’ont pas oublié que pour promouvoir des femmes émancipées, on a pris un droit fondamental aux femmes ordinaires, celui de s’apprêter selon leurs désirs.

Il serait de bon temps de proposer un vrai modèle de société soucieux des multiples visages que composent les mondes arabes, plutôt que de mettre à l’index des choix démocratiques énoncés comme schizophrènes, car ils ne sont pas les vôtres.

C’est votre pensée qui est dictatoriale, égo-centrée, méprisante, totalisante et finalement particulièrement ignorante des réalités qui vous entoure. Charité bien ordonnée commence par soi-même.

Nouri Rupert