Bibliophobie

Le 23 Avril 1616, deux des plus grands écrivains que cette terre (pourtant féconde de médiocrité) ait porté, passaient la plume à gauche, Cervantès et Shakespeare.

C’est chaque année à cette même date Ô combien symbolique que sera des siècles plus tard célébrée la journée mondiale du livre.
Une journée dédiée à la promotion du livre et de la lecture, en particulier chez les jeunes et les enfants, car le virus de la lecture doit être inoculé dès l’enfance, un virus heureusement incurable et qui donnera à son hôte l’envie et la joie de lire le restant de sa vie.

Dans le quasi désert culturelle qu’est le Maroc, on s’imaginerait que l’État déploie des moyens titanesque, que nos bienveillants dirigeants ont perdu le sommeil et qu’ils s’échinent à trouver le moyen de sortir du marasme que les chiffres ne cessent de mettre en évidence surtout ceux concernant l’analphabétisme. Détrompe-toi compagnon d’infortune, la vérité est tout autre, elle est même tout à fait à l’opposé de ce que nous  imaginions.

Récit des faits

Comme beaucoup de facebookeurs j’ai eu vent d’une initiative fort sympathique : amener son livre, se réunir dans une place et le lire dans le calme et la bonne humeur, ceci afin de célébrer cette fameuse journée du livre.


C’était sans compter sur l’extrême vigilance des forces de l’ordre établi (et du désordre culturel), qui font preuve d’un zèle légendaire en matière de répression de toute initiative citoyenne et d’un laisser-passer tout aussi légendaire quand il s’agit de rendre justice aux citoyens lésés par le système.

Ces forces de l’ordre ont décidé dans leur infinie sagesse de disperser ce rassemblement en invoquant un motif à leur hauteur, la présence non loin du lieu où se tiendrai le rassemblement, d’une manifestation des diplômés chômeurs. Cette version est contestable à plus d’un titre, elle l’est d’abord parce que c’est la police qui le dis. elle l’est car ils étaient là, non pas pour éloigner tout citoyen qui se trouverait en « danger » sur le parcours des diplômés chômeurs, mais bien pour interdire à des « liseurs » de livres de se rassembler, un policier en civile ayant intimé l’ordre à un membre des forces auxiliaires de prendre le livre que mon ami serrait dans sa main, ne laissa pour nous aucun doute sur leurs intentions, l’ami en question réussît à sauver son précieux Contrat social de Rousseau par une accélération aussi spontanée qu’efficace. Si nous adjoignons à ceci la répression (plus musclée) d’une initiative similaire près du parlement, le constat est sans appel l’État marocain est Bibliophobe.

De la Bibliophobie

ce mot plutôt singulier est constitué du mot « βιβλίον » (vivlio) c’est à dire livre en grec et phobie de « phóbos » la peur ou l’effroi, notez par ailleurs la subtilité du mot « liber » en latin puisque il peut désigner à la fois « livre »et « libre » (hasard ou complot).

Quoi qu’il en soit, la bibliophobie désigne la peur irrationnel des livres, une haine viscérale de ces quelques feuilles empilées qui servent à ceux qui savent s’en servir de moyen privilégié de transmission du savoir.

Alors que l’État dans le cadre du contrat social (petite référence au livre susmentionné) devrait encourager l’épanouissement des potentialités de ses citoyens, notamment en encourageant ce genre d’initiatives et espérer qu’elles se répéteront partout et plus souvent, préfère les bannir de la Cité. l’État qui pour jouer son rôle devrait plutôt aider les citoyens à organiser ce type d’évènements et se charger de les organiser là où les bonnes volontés n’en ont pas pris l’initiative, fait fi de ces considérations et s’ingénie à trouver les moyens de plonger encore plus profond le citoyen marocain.

Mais ça serait trop demander à notre bien aimée Léviathan, c’est pour cela que la seule revendication à formuler est :

Bibliophobes laissez-nous lire en paix!

Anass Saidi